Le 11 mars 2011, à 14h46, le nord-est du Japon était secoué par un séisme de magnitude 9, suivi d'un tsunami. Cette double catastrophe a causé la mort de 28.000 personnes. Elle a provoqué des accidents nucléaires dans la centrale de Fukushima, aussi graves qu'à Tchernobyl. La capitale Tokyo, située à 240 km de Fukushima vit dans la peur des retombées radioactives et connaît régulièrement des répliques sismiques. Pour l’instant, selon les autorités, la situation ne présente « aucun danger ». Et, petit à petit la vie reprend ses droits. Dans quelles conditions ? Qu’est-ce qui a changé dans la vie des Tokyoïtes ? Vincent Georis, journaliste de L’Echo en reportage à Tokyo.

Posté le 1 mai 2011 par Vincent Georis Réactions | Réagir

Ce que j’ai vu à Fukushima

Samedi 30 avril. J’embarque dans le Shinkansen, le TGV japonais, en gare de Tokyo. Direction Fukushima. La ville est située à un plus de 60 km des réacteurs endommagés de la centrale de Daichi. Les informations sur les taux de radioactivité mesurés dans cette ville sont contradictoires.

Toshiso KOSAKO, le conseiller spécial en sécurité nucléaire du Premier ministre, a démissionné hier. Lors d’une conférence de presse, ce professeur en Ingéniérie nucléaire à l’Université de Tokyo a accusé le gouvernement et l’exploitant des centrales Tepco de minimiser la situation et de mettre en danger la population. Cette démission a fait la une de tous les médias. Sur le site internet du gouvernement, les mesures de radioactivité sont difficilement accessibles. Je veux vérifier par moi-même.

Fukushima, dont le nom signifie - paradoxalement - «l’île de la chance», se trouve dans le périmètre que les Etats-Unis recommandent d’évacuer. Le gouvernement japonais refuse cette option. Il en reste à l’interdiction d’une zone de 20 km, et bientôt 30 km, autours des centrales. Evacuer Fukushima signifierait le déplacement de ses 300.000 habitants, mais aussi de ceux des villes voisines. Au total, un million de personnes. Or, la loi japonaise prévoit qu’à partir d’un certain plafond, ce n’est plus Tepco qui prend en charge l’indemnisation des victimes, mais l’Etat. Le coût serait astronomique.

Le Shinkansen file à toute allure. Les rizières défilent. En une heure et demie, il atteint Fukushima, au pied des montagnes Azuma.

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Fukushima

La gare est bondée. Dehors, un vent chaud balaye les rues. Des voitures, quelques cyclistes et l’un ou l’autre piéton circulent sans s’attarder.

Dès mes premiers pas à l'extérieur, le dosimètre s’affole. Il indique une radioactivité de 1 microsievert (µSv) par heure. C’est dix fois plus qu’à Tokyo. C’est surtout dix fois la limite fixée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) pour un adulte.

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L'OMS recommande de ne pas dépasser 1 mSv par an...

Je poursuis ma route pendant quelques kilomètres. Je passe devant une plaine de jeux où des enfants s'amusent. Je dirige le dosimètre à quelques centimètres du sol. Il indique 2 µSv par heure. C'est énorme. Je recommence plusieurs fois la mesure, à intervalles régulières et à différents endroits. Rien ne change. Ce niveau correspond à une dose cumulée de radiations de près de 20 millisieverts (mSv) par an. Vingt fois la limite fixée par l’OMS.

C’est aussi la dose maximale autorisée pour le personnel des centrales nucléaires en Belgique et en France. La comparaison avec les travailleurs du nucléaire s’arrête là : ces enfants ne sont pas protégés. Ni masque, et a fortiori ni tenue étanche ventilée. Aucune mesure de décontamination n’a été prise.

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Dans une aire de jeux, le dosimètre indique 2 µSv

Combien de temps les enfants de Fukushima grandiront-ils dans cet environnement radioactif? La durée de vie de l’iode-131 est de quelques mois. Mais celle du cesium-137 et au moins d’une centaine d’années. Quant au plutonium, encore plus dangereux, sa durée de vie est estimée à 373.000 ans. Le plutonium, normalement réservé aux armes nucléaires, entre dans la composition du Mox, un combustible fabriqué par Belgonucléaire et par Areva, et utilisé dans le réacteur 3 de Fukushima Daichi. De quoi contaminer plusieurs générations.

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Les mesures de radioactivité dépassent de 10 à 20 fois les normes de l'OMS

Le gouvernement japonais, pour sa part, a décidé de ne pas interdire les aires de jeu tant que les valeurs ne dépasseront pas 20 mSv par an. C’est une des raisons pour lesquelles le professeur KOSAKO a démissionné. En attendant, le temps presse pour les habitants de Fukushima.

De retour à Tokyo, je veux vérifier une dernière fois sur le site officiel les taux renseignés à Fukushima. Mais pour seule réponse arrive ce document.

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Les habitants de Fukushima se disent mal informés

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Posté le 29 avril 2011 par Vincent Georis Réactions | Réagir

L'économie japonaise en berne

Cinquième jour à Tokyo. De fil en aiguille, je rencontre des témoins qui reviennent de la région de Fukushima, à 240 km d'ici. Comment évoluent les taux de radioactivité? Un expert en  nucléaire, un occidental, me confie le résultat de ses observations. Il est ici en mission et effectue des mesures de radioactivité. Il accepte de me parler, à condition de conserver l’anonymat. «Traverser le nord-est du pays en voiture est sans danger», explique-t-il. Par contre, «séjourner dans la ville de Fukushima, située à environ 60 km des réacteurs nucléaires, expose à une dose de 0,5 à 1 microsievert par heure». C’est dix fois plus qu’à Tokyo.

«A Tokyo, la radioactivité se situe entre 0,05 et 0,1 microsievert par heure, soit deux fois le bruit de fond radioactif normal de la ville». Cela reste sous le seuil de dangerosité. Mais le risque zéro n’existe pas. «Quand vous roulez à 50km/h, vous avez moins de risque de faire des accidents qu’en dépassant les limites autorisées, mais vous pouvez toujours faire un accident» ajoute-t-il. Plus on s’approche de la centrale, plus le danger augmente. Dans la zone des 20 km, on ne reste pas plus que quelques minutes. Près des réacteurs, ce sont des robots qui effectuent les mesures.

Vue satellite des centrales de Fukushima

Il est déconseillé de rester plus d'un jour à Fukushima. «Si vous n’avez aucune raison importante de vous y rendre, mieux vaut ne pas y aller», indique l’expert. Le risque de contamination sur une courte période est faible. Mais si on y reste un an, cela fait dix fois la dose de la radioactivité naturelle. Ce n’est pas pour rien que les normes américaines, plus sévères que les japonaises, délimitent la zone d’évacuation dans un rayon de 80 km lors d’un désastre nucléaire. De plus, le réacteur 3 de la centrale de Fukushima contient du Mox, un combustible fabriqué par Belgonucléaire jusqu'en 2006 et utilisé encore pendant plusieurs années, ainsi que par Areva. Le Mox, un combustible composé d'oxyde de plutonium (7%) et d'uranium appauvri, est cinq à sept fois plus radioactif que l'uranium.

Carte A

Alors qu’en est-il des 300.000 habitants de la ville de Fukushima? La question fait l’objet de controverses dans la presse japonaise. L’une d’elle, et non des moindres, porte sur les enfants qui continuent à jouer dans les cours de récréations des écoles, malgré le niveau anormal de radioactivité.

L’économie durement touchée

La crise nucléaire et  la catastrophe causée par le séisme et le tsunami, sont venues plomber une économie en plein redressement. Je rencontre Philippe DEBROUX, un belge enseignant le management à la Soka University, à Tokyo.  «La région la plus touchée est le Toroku. C’est une région de pêche, d’agriculture et surtout de pièces automobiles et d’électronique» explique-t-il. La rupture de la chaîne d’approvisionnement a handicapé les constructeurs automobiles japonais, mais aussi d’autres groupes étrangers, comme General Motors, qui s’approvisionnent sur le marché nippon.

Autre conséquence de l’accident nucléaire, la capacité de production d’électricité a chuté de 28%. Le risque de blackout force à prendre des mesures d’économie d’énergie et complique les conditions de travail.

Escalator
Dans le métro de Tokyo, un escalator sur deux est fermé pour économiser l'électricité

Ce repli économique n’est pas irréversible. Le Toroku représente 8% du PIB national, ce qui limite l’impact direct sur l’économie. La crise pourrait être endiguée en deux ans, mais la reprise dépendra surtout de la relance de la consommation interne. «L’ambiance générale est à la déprime de la consommation, notamment suite à l’effet Jishuku (NDR: voir le blog du 27 avril)» ajoute Philippe DEBROUX.

Selon les analystes de Credit Suisse, le Japon devrait afficher une croissance de 0,6% pour 2011, contre 1,7% prévu avant la catastrophe. Par contre, ils estiment que la croissance pourrait rebondir à 3,4% en 2012, contre une prévision antérieure de 1,8%, et ce grâce à la reconstruction. Le Managing Director de JP Morgan, Jespers KOLL, donnait cette semaine un briefing à Tokyo. Pour lui, cette catastrophe est différente de celle causée par le tremblement de terre de Kobe (1995), où la population est plus jeune que dans la Toroku et a des hauts revenus. Kobe a eu lieu en pleine crise économique, tandis que la catastrophe du 11 mars a eu lieu en période d’inflation et de reprise.

Le tourisme chute, avec des conséquences… jusqu’en Belgique

Beaucoup d’étrangers ont déserté Tokyo. «Cela me rappelle l’époque où je suis arrivée au Japon, il y a vingt ans. La plupart des japonais n’avaient jamais vu d’occidentaux», raconte Claire GHYSELEN, attachée de l’Awex à Tokyo. Le nombre de touristes en visite au Japon a chuté de plus de 50% au mois de mars de cette année par rapport à mars 2010, selon les derniers chiffres des autorités japonaises. «Le ministère japonais du tourisme est paniqué», explique Damien DOME, le directeur de l’Office du tourisme Wallonie-Bruxelles au Japon.

Tokyo étrangers
Depuis le 11 mars, on croise peu d'étrangers à Tokyo

Les Japonais voyagent aussi beaucoup moins, au Japon comme à l’étranger. Les chiffres d’annulation donnent le vertige. «Dans les quinze jours suivant le tremblement de terre, les agences nippones ont enregistré 2,9 millions d’annulation des réservations de voyages à l’intérieur et à l’extérieur» ajoute Damien DOME. «Et cela aura aussi des répercussions sur le secteur du tourisme en Belgique. «Il y aura des pertes cette année, probablement limitées au premier semestre».

Des campagnes de communication ont été programmées au Japon pour inciter les japonais à voyager. L’Office du tourisme Wallonie-Bruxelles y participera.

Posté le 28 avril 2011 par Vincent Georis Réactions | Réagir

Les entreprises belges au Japon... aux premières loges

Le séisme de magnitude 9,0, survenu le 11 mars à 14h56, a touché durement tous les lieux de travail de Tokyo. Les buildings, construits pour résister aux pires secousses, ont remarquablement tenu. Mais le pire était à venir : la menace de blackout. Très vite, les transports en commun se sont immobilisés suite à l'arrêt des centrales nucléaires. Certains travailleurs, ne pouvant rentrer car habitant trop loin, sont restés au  bureau. Parfois plusieurs jours. Les autres ont rejoint des colonnes - surréalistes - de «salarymen» retournant chez eux à pied dans le calme le plus total.

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Le métro de Tokyo, immobilisé après le séisme et toujours perturbé aujourd'hui par les coupures de courant

Les entreprises belges actives au Japon ont elles aussi dégusté. Certaines vivent, toujours aujourd'hui, dans la hantise des radiations. Leurs patrons se livrent.

Umicore touchée dans la région du nord-est

Luc GELLENS, responsable d’Umicore au Japon, me reçoit dans son bureau de Tokyo. L’atmosphère est détendue, si ce n’est une chaleur étouffante due à l’arrêt de la climatisation, une recommandation du gouvernement suite à la perte de puissance des centrales nucléaires. «Quand c’est arrivé, j’étais à Kyoto avec le CEO du groupe Marc Grynberg» explique-t-il. «Nous avons été fortement secoués, mais ce fut sans commune mesure avec ce qui s’est passé à Tokyo. Je suis resté une nuit à Kyoto à cause de la panne des trains. Marc Grynberg a trouvé le moyen de quitter le pays.» Beaucoup d’employés d’Umicore à Tokyo n’ont pu rentrer chez eux.

«Umicore a surtout souffert à Tsukuba. Le bâtiment de notre usine est resté en bon état, mais nous avons subi des dégâts aux équipements» ajoute Luc Gellens. L’usine a fermé ses portes pendant une semaine. Elle est à nouveau opérationnelle, mais la prudence s’impose. «Le site est proche de Fukushima, la radiation y est plus élevée qu’à Tokyo. Nous avons du réévaluer la situation après les explosions et l’apparition du nuage radioactif».

Equipé de son propre compteur Geiger, il contrôle lui-même le niveau de radioactivité. «Le niveau de radioactivité à Tsukuba est de 0,16 microsievert, alors qu’il est de 0,025 à Tokyo. C’est plus élevé, mais cela reste raisonnable. Pour comparer, c’est le même niveau qu’à Hong Kong». Les produits d’Umicore sont eux aussi testés.

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Luc GELLENS, le patron d'Umicore au Japon effectue des contrôles de radioactivité.

Comment voit-il la situation évoluer? «Ce n’est pas encore très clair, nous subirons certainement un effet négatifs au deuxième trimestre» prévoit Luc GELLENS.

L'immeuble ou se trouve Umicore a tenu le coup, mais ses murs se sont lézardés. Dans les couloirs, ils sont recouverts de papier blanc pour masquer les traces. Dans une salle de réunion, une brèche témoigne de la violence de la secousse.

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Salle de réunion chez Umicore

UCB déclenche un plan de crise

Le groupe pharmaceutique UCB est la plus importante entreprise belge installée au Japon. Il compte 300 employés et réalise un chiffre d’affaire annuel de 233 millions d’euros, entre autre grâce au Zyrtec et au Keppra. Le 11 mars, le tremblement de terre a sévèrement touché les bureaux.

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La salle des ordinateurs d'UCB, juste après le tremblement de terre

Masahi UEMURA, Chief Administrative Officer, est resté sur place pour coordonner la gestion de la crise. «C’était une situation désastreuse. Nous avons très vite activé une équipe de crise» raconte-t-il. «Bruxelles a réagi de la meilleure manière qui soit. Ils n’ont pas demandé de détails, ni cherché tout contrôler comme l’ont fait de nombreuses autres sociétés étrangères». Le 23 mars, lors de la pénurie d’eau suite à la découverte de radioactivité, UCB a envoyé des bouteilles d’eau via DHL à tous ses employés de la région touchée. Sept familles de travailleurs d'UCB vivant au nord est sont encore hébergées dans des centres d'accueil. L'entreprise les aide le mieux possible.

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Masahi UEMURA, Chief Adminitsrative Officer d'UCB au Japon

Pour le futur, UCB ne s’attend pas à subir de contrecoup à la crise. «Les médicaments sont des biens de première nécessité souffrent moins que les autre des  périodes de décroissance», conclut  Masahi UEMURA.

Solvay épargné

Tokuo SHIMOZAKI préside Solvay Advanced Polymers au Japon depuis deux ans. «Dès que j’ai senti le tremblement, j’ai compris que c’était  grave. Je me suis précipité sous la table» explique-t-il, le regard grave. « C’était un vendredi après midi. Je ne suis pas rentré à la maison, j’ai dormi ici. Nous sommes équipés d’un kit de survie.» Un sourire éclaire soudain son visage. «Ma deuxième réaction a été de commander des Sushi car je savais que je resterais au bureau.» (rires) Les installations de Solvay n’ont subi aucun dommage réel. La quarantaine d’employés, tous basés à Tokyo, a débrayé durant quelques jours. Le temps de reprendre ses esprits.

Solvay
Tokuo SHIMOZAKI, président de Solvay au Japon

Solvay ne s’attend pas à subir de contrecoup dans ses comptes annuels. «Certains de nos clients ont été touchés. Mais ils ont rouverts. Les paiements ne sont pas affectés. Bien sûr nous pourrions être touchés par des effets indirects, comme toute l’économie japonaise.»

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Le travail a redémarré très vite chez Solvay

Tokuo Shimozaki ne veut pas regarder en arrière. «Le Japon devrait retourner à son niveau normal en  deux ans. Quant à Solvay Japon, je regrette de le dire, mais nous avons vu les clients de concurrents affectés par le tremblement de terre venir vers nous».

Tous les secteurs de l'économie japonaise ne sont pas touchés par cette crise de la même manière. Le tourisme est frappé de plein fouet. Une réalité qui devrait avoir des conséquences jusqu'en Belgique, notre pays étant une destination habituelle des japonais. Quelles sont les conséquences du tremblement de terre sur l'économie nippone? Quelles sont les mesures de sortié de crise? A lire demain, dans Tokyo en direct.

Posté le 27 avril 2011 par Vincent Georis Réactions | Réagir

Tokyo frappée par l’effet «Jishuku»

Couloirs vides, salles désertes. À peine débarqué de l’Airbus - vide aux deux tiers - dans l’aéroport international de Tokyo Narita, et le décor est planté. Je fais un passage éclair à l’enregistrement des données biométriques. Pas de file. Un bref coup d’œil aux alentours... Pas l’ombre d’un touriste. Je suis le seul «Gaishin» (étranger) à me présenter au poste de contrôle. Manque de chance, car le douanier en profite pour fouiller mes bagages, avec une minutie d’horloger, des gants blancs et une politesse désarmante. À la sortie, là où une foule se presse habituellement pour accueillir les arrivants, il n’y a personne. J’ai la gorge nouée. Ma première impression est celle d’un lieu abandonné. Et c’est surtout mon premier contact avec l’air tokyoïte depuis l'accident de Fukushima.

Narita
Le terminal 2 de l'aéroport de Tokyo Narita, quasi vide

Peurs et tremblements

Arrivé au centre de Tokyo, je consulte mon dosimètre pour mesurer la radioactivité.

Dosimètre
Mesure de la radioactivité

Rien à signaler. Pour l'instant, du moins. Après un rapide décompte, je découvre que j’ai absorbé plus de radiations à l’aéroport de Zaventem qu’à celui de Tokyo. Tout le monde reçoit chaque jour entre un et deux microsieverts de radiations en raison de la radioactivité naturelle ambiante. À l’aéroport bruxellois, probablement en passant par la sécurité, j’ai reçu quatre microsieverts en quelques minutes. Et pendant les treize heures de vol entre Bruxelles et Tokyo, j’ai encaissé quinze microsieverts en raison du bain de radiation que prend tout voyageur aérien. C’est sept fois plus qu’en un jour à Tokyo. Ces niveaux restent cependant infimes, en comparaison avec les doses létales, un million de fois plus élevées (1 sievert). Près du cœur endommagé de la centrale de Fukushima, on trouve des niveaux de 20 à 30 sieverts par heure.

Selon les autorités japonaises, le niveau de radioactivité à Tokyo serait aujourd'hui «sans danger». Mais depuis le 11 mars, les 35 millions d’habitants de la métropole, située à 250 km de la centrale nucléaire de Fukushima, vivent sous la menace quotidienne des radiations s'échappant des réacteurs en fusion. Une simple pluie, et la peur s'installe. Les 23 mars dernier, des taux de radiations élevés ont été enregistrés dans l’eau potable de la ville, juste après l’explosion du toit d’un réacteur et la diffusion d'un nuage radioactif dans le ciel.

A cela s’ajoutent les secousses sismiques. Depuis un mois et demi, le Japon a connu des centaines de répliques au tremblement de terre qui a ravagé le nord-est. Et il en connaîtra encore pendant plusieurs semaines. Chaque soir à Tokyo, la terre tremble. Ce site compile toutes les données connues sur les mesures de radioactivité et sur les tremblements de terre au Japon depuis le 11 mars.

Tokyo tétanisée

Climatisations coupées, trains et métros réduits, hôtels et bars délaissés… La métropole nipponne tourne au ralenti. Un tiers des centrales nucléaires situées au nord Est resteront fermées pour longtemps. L’électricien TEPCO a annoncé des coupures de courant cet été encore. Le gouvernement demande de réduire la consommation.

Women
Dans le métro de Tokyo

Des mesures qui ajoutent au climat tendu. «Nous avons peur des tremblements de terre» explique Masaru IWATA, éditorialiste et écrivain basé à Tokyo. «Lors de la secousse du 11 mars, la capitale a été paralysée. Beaucoup de gens ont été forcés de rester au bureau, d’autres sont rentrés à pied. L’électricité était limitée dans les quartiers, les transports en commun étaient à l’arrêt». La situation a ébranlé la confiance dans le gouvernement déjà affaibli avant la catastrophe. «Ils veulent nous rassurer, mais nous avons le sentiment qu’il ne veulent pas dire ce qui se passe. Pour nous, c’est grave. J'ai entendu des personnes âgées évoquer l’ambiance qu’il y avait lors de la Deuxième guerre mondiale. Nous avons eu Hiroshima et Nagasaki. Nous avons peur que Fukushima soit la troisième bombe.»

L’effet «jishuku»

Une chape de plomb pèse sur Tokyo, mais son cœur bat. Les commerces fonctionnent, les affaires aussi. Nihonbashi, le centre des affaires et de la finance, situé à un jet de pierre du Palais impérial, grouille de «salarymen».

Nihonbashi
Nihonbashi, le quartier de la finance

Les Tokyoïtes arpentent les rues et les couloirs de métro. Beaucoup arborent un masque blanc sur la bouche. «Ce n’est pas pour se protéger de la radioactivité, mais bien des allergies du printemps» explique Kaori SANADA, une Japonaise attachée à l’Agence wallonne à l’exportation (Awex).

Masque
Les masques, pour protéger... du pollen

La rue est calme. En apparence. C’est ce que l'on appelle en Europe la «zen attitude». Cette vision occidentale du Japon fait gentiment sourire les Japonais. «Zen? Mais de quoi me parlez-vous? De religion? C'est une religion. Il y a beaucoup de religions au Japon et tous les japonais ne sont pas religieux...» réagit Masaru IWATA. Un de mes interlocuteurs, Shiro ONISHI, ancien journaliste, aujourd'hui retraité, de l’agence de presse Kyodo News, explique le ressenti actuel des japonais. «Aujourd’hui, les Japonais vivent avant tout un sentiment appelé Jishuku : l’autorestriction, une sorte de deuil. Face au drame, ils s’imposent une retenue : pas de fête, pas de voyages…Et on ignore combien de temps cela peut durer, c’est à chacun de décider». Cette année, la tradition des cerisiers en fleur, l’occasion de faire faire la fête sous les cerisiers, a connu peu de succès.«Le gouvernement de Tokyo a encouragé le Jishuku, mais c’est une mauvaise idée. Des hôtels ont fait faillite».

Tokyo Street
La rue est calme... en apparence

La colère est aussi palpable. «Les explications données par les autorités n’étaient pas précises. Il y a eu une confusion avec celles de l’électricien TEPCO» indique Yoshiaki SUZUKI, témoin de la catastrophe à Tokyo. «Nous sommes très fâchés de cette situation».

Le gouvernement a-t-il entendu? «C’est vrai qu’il y a eu des critiques, mais c’est parce que l’agence nucléaire NISA et Tepco communiquaient séparément», reconnaît Takeshi MATSUNAGA, fonctionnaire au Ministère des Affaires étrangères. Depuis quelque temps, ces différents acteurs se retrouvent lors de conférences de presse communes.

Les Belges au Japon

Plusieurs entreprises belges sont présentes au Japon. Certaines ont traversé des difficultés. L’usine d’Umicore à Tsukuba, non loin de Fukushima, a été touchée lors du tremblement de terre. Les employés du chimiste Solvay ont eu des sueurs froides, mais ils ont été plus chanceux.

A lire demain, dans «Tokyo en direct».

Tour
Les tours de Tokyo, bâties pour résister aux tremblements de terre


 

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