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Posté le 15 août 2017 par Philippe Degouy

Bienvenue au pays des légendes

Barbouzes, seigneurs, peu importe le surnom attribué aux hommes et femmes qui agissent dans l’ombre au profit de leur pays. Mais qui sont-ils? Comment vivent-ils la reconnaissance médiatique incarnée par le feuilleton Le bureau des légendes (Canal +)? C’est clair, l’espionnage a la cote, un regain d'intérêt étroitement lié à avec cette ambiance internationale qui rappelle fortement les années de guerre froide des années 80.
Spécialiste des conflits français contemporains, Jean-Christophe Notin publie chez Tallandier Les guerriers de l’ombre. Un document qui donne la parole à treize ex-agents du service clandestin de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure). Ils se présentent sous un prénom d’emprunt, Sandra, Norman, Daniel, Benoît ou François.
Douze hommes et une femme, âgés de 40 à 70 ans. Civils ou militaires. Tous ont aujourd'hui quitté le service actif.
Ils se racontent à l'auteur dans un jeu de questions réponses qui invite à découvrir le quotidien d’un OT (officier traitant). Leurs récits répondent à la volonté de «mieux faire connaître leur métier, de le nettoyer des éternels clichés qu’il traîne comme autant de boulets.» Ni James Bond, ni OSS 117. Des individus capables de se fondre dans une foule, de mener une double vie sans se faire remarquer. Ils sont parmi nous, anonymes. Votre voisin? Votre collègue? Votre patron peut-être? Qui sait.

Chapitre après chapitre, le lecteur évolue dans un univers qui rappelle le film Spy game ou les romans de Tom Clancy avec l’agent Jack Ryan. L’accent est mis sur les expériences d'agents de terrain. On y découvre la différence entre légende et couverture. Mais aussi les hésitations vécues avant de rejoindre un service où gloire et argent ne sont pas de mise. Par le biais de nombreuses anecdotes et de souvenirs personnels, le lecteur découvre le quotidien de l'agent clandestin.
«On vit dans l’ombre. La clandestinité est un équilibre instable et il ne faut pas grand-chose pour la faire tomber soit d’un côté, soit de l’autre. Un mode opératoire qui est illégal au regard des pays dans lesquels nous intervenons» précise l'un d'eux.
Quel est le profil idéal ? «Il ne faut pas des gens parfaits, sinon il n’y aurait personne. Les impulsifs, colériques ou exaltés, on va les éviter. Plus que l’aspect très athlétique, il faut de la rusticité. Il faut être dur au mal, ne pas avoir chaud, froid, faim. Quant au défaut d’humilité, c’est un péché mortel» souligne un autre intervenant.

Si aucun secret n'est révélé, ces guerriers de l'ombre rapportent des souvenirs de missions, celles menées en Afghanistan, avant et après le 11 septembre 2001. Avec d'étonnantes révélations, méconnues du grand public. Comme la demande faite à la France d'accueillir Oussama ben Laden. Demande restée sans suite, bien entendu.

Guerriersdel'ombreOfficier de renseignement, un métier où il faut presque autant de courage pour y aller que pour en sortir. Le retrait du service actif, une phase racontée longuement par les témoins interrogés par l’auteur. Avec émotion. Comment, en effet, balayer des années de tension, de mensonges, de choses vues et mal vécues? De solidarité entre collègues. Aujourd’hui, une nouvelle vague d’officiers est formée. Post-Bataclan, très motivée et décidée à servir la France. La relève de nos 13 apôtres du renseignement est assurée.

De l'importance d'être sur le terrain

Fort heureusement, car le péril est plus présent que jamais. Il souligne davantage l’importance des agents de terrains, capables de mettre à jour toute menace contre la France. Djihadiste notamment. «Quand on combat sur le territoire français, c’est déjà combattre en reculant. Donc, si on peut le faire en amont, c’est comme ça qu’on peut gagner la guerre. (…) La frontière de conflits, elle est juste à côté de la frontière de l’Union européenne. Plus en Afghanistan ou en Afrique

«À une époque de course aussi vaine qu’effrénée à la richesse et à la célébrité, il est bon de savoir, souligne l’auteur, que certains prennent encore bien des risques sans en attendre la moindre reconnaissance.» Des propos parfaits pour servir d’épilogue à ce document qui se lit d’une traite. Qui donnera à certains l’envie de rejoindre cette guerre de l’ombre. Bien loin d’être terminée. Une mission de longue haleine qui rappelle les propos tenus par Churchill en 1942, «ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le commencement de la fin. Mais, c’est peut-être la fin du commencement

Philippe Degouy

Les guerriers de l’ombre. Les agents clandestins de la DGSE parlent pour la première fois. Par Jean-Christophe Notin. Éditions Tallandier, 304 pages, 18,90 euros
Couverture : éditions Tallandier

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