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Posté le 26 avril 2017 par Philippe Degouy

Paris, le soleil qui illuminait le cinéma d'Audiard

Par Philippe Degouy

« Ah non, vous n'allez pas encore nous déballer toutes vos cartes postales. Le couplet sur Paris, ça revient comme du chou : les petits bistrots pas chers, la place du Tertre et les grandes filles du samedi. Et dans cinq minutes, il y en a un qui va sortir un ticket de métro et des photos de la foire du Trône.* » Mais si Lino, mais si. On va parler de Paris. Et même du Paris d’Audiard (Parigramme éd.), très beau livre rédigé par le journaliste et écrivain Philippe Lombard. Un spécialiste du cinéma français, grand amateur des répliques cultes, de tout ce qui alimente la nostalgie du bon vieux cinéma de papa. Que nous aimons tous.
Des dialogues signés Audiard, savoureux dans la bouche d'un Jean Gabin ou d'un Bernard Blier (« l'acteur se vautrait dans les dialogues comme dans un lit de plumes »). Qui se boivent comme du petit lait. Comme dans L’Incorrigible, avec cet extrait d’un dialogue entre Belmondo et le regretté Julien Guiomar : «tu ne connaîtras jamais l’atroce volupté des grands chagrins d’amour. Tout le monde n’a pas la stature d’un tragédien… Contente-toi donc du bonheur, la consolation des médiocres. »

Un cinéma d’Audiard qui est d'abord celui des copains d’abord, avec qui on aime boire un coup : Bernard Blier, Lino Ventura, André Pousse, Jean Carmet, Maurice Biraud, Annie Girardot ou Mireille Darc.
Un monument du cinéma qui n'aurait sans doute pas le même charme sans son élément premier : Paname. « Le Paris d’Audiard, c’est celui des trottoirs où les concierges sortaient des chaises à la belle saison. C’est celui d’avant les désillusions sur la nature humaine, le Paname des bistrots du coin, des bougnats, des Halles. Un Paris idéal qui tient autant de la réalité que du rêve. » Un Paris de cinéma, enjolivé. Car qui peut imaginer un instant des truands lettrés, capables de manier si bien les mots ou d’expliquer la différence entre périphrase et métaphore.
L'ouvrage, véritable coffre aux trésors, présente la liste des lieux fréquentés par Michel Audiard. Du 14e aux Champs, en passant par les Halles, les bons restaurants, les troquets typiques. Il rappelle également le casting typique des films d'Audiard. Avec ces personnages truculents : les flics, les chauffeurs de taxi (André Pousse, hilarant dans Un idiot à Paris) , les filles de joie (Suzanne-beau-sourire, Madame Mado…), les truands au langage fleuri (Jo-les-grands-pieds, Quinquin, Jo-le-trembleur, Louis-le-Mexicain…). Soit une belle galerie de personnages à qui le dialoguiste a confié ses plus belles réparties.

AudiardParisL’ouvrage s’apprécie également pour son iconographie. Bien choisie, elle nous permet de retrouver des endroits aujourd’hui disparus, des lieux mythiques comme le Vélodrome d’Hiver, temple du cyclisme où a excellé André Pousse, second rôle fétiche de Michel Audiard. Mais aussi la Brasserie Lipp, Chez Conti, les petits bistrots où Michel Audiard récoltait de nombreuses anecdotes savoureuses, des traits d’esprit qui se retrouvaient ensuite dans ses films.
Parmi les trésors photographiques de l'ouvrage, il est à épingler ce cliché (page 33) où Jean Gabin fait face à deux jeunes stars montantes : Jean-Paul Belmondo et Alain Delon. Il faut voir le regard de Delon face au « Vieux » : un mélange de respect et de fierté de pouvoir partager un moment unique face au Dabe. Simplement extraordinaire.

L’auteur aime partager son enthousiasme. Son livre est bourré de dialogues, de témoignages ou de petites histoires. Comme celle relative au conflit survenu entre Michel Audiard et François Truffaut, impitoyable critique du cinéma d'Audiard. Mais il ne fallait pas lui marcher sur les pompes, l’ami Audiard avait de la répartie. Après les attaques de Truffaut dans Les Cahiers du cinéma, Michel Audiard avait imaginé, raconte Philippe Lombard, acheter le magazine pour réaliser un numéro spécial Fernandel.

Si Paris est célébré dans presque tous les films de Michel Audiard, la comédie Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais elle cause  se veut plus résistante, comme un bras d’honneur adressé au béton, à l’urbanisation galopante de Paris.

Un Paris aimé, célébré, mais un Paris regretté. Car il est fini le cinéma d'Audiard. À ce propos, on peut reprendre en guise d'épilogue à cette chronique, les propos d’Annie Girardot, même s’ils sont sans doute excessifs : « aujourd’hui, tout est triste à Paris. On nous détruit nos petits faubourgs, on enlève les bistrots. Je me demande comment réagirait Michel Audiard s’il voyait ce qu’est devenu Paris. » Et oui, c'était toute une époque!

Le Paris de Michel Audiard. Toute une époque! Par Philippe Lombard. Éditions Parigramme, 129 pages, 14,90 euros
Couverture : éditions Parigramme

* extrait du film Un Taxi pour Tobrouk

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