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Posté le 19 septembre 2015 par Philippe Degouy

Ne réveillez pas un musicien qui dort

Peut-on rire de tout? Une question qui n’interpelle certainement pas Binet. De l’artiste on connaît surtout la célèbre saga des Bidochon, ce couple de Français (très) moyens qui vivent de leurs certitudes existentielles. Une peinture cynique qui se retrouve dans «Ma non troppo», deuxième volume de la série «Haut de gamme» (publiée chez Dargaud). La cible de Christian Binet? La musique classique et tout le folklore élitiste qui l’entoure. Avec son regard malicieux et son goût pour la provocation, mais sans vulgarité (contrairement à d'autres, suivez notre regard), Binet s’attaque à un pan de la culture qui s’apparente souvent à une citadelle inaccessible au commun des mortels. Comme un chien dans un jeu de quilles, Binet bouscule les partitions et se lance dans la déconne pour faire voler en éclats l’image de cette musique classique, jugée bien trop sage. Là voilà déstructurée sous vos yeux ébahis.

Haut-de-gamme-tome-2-ma-non-troppoDe tout cela résulte ce récital de gags joué sans filet, pour un public fidèle à son humour haut de gamme lui aussi. Au fil des planches en noir et blanc, trois histoires se mélangent, articulées autour de la même thématique musicale.  Quand un professeur d’orgue confie la fameuse Passacaille de J.S. Bach à un groupe de heavy metal, cela déchire grave. Toute la difficulté pour le musicien réside sans doute dans le fait de jouer du pédalier avec des rangers, alors que l’orgue se joue en finesse, de la pointe et du talon. Comme le dit Destroy, alias monsieur Madeleine pour l'état civil, «comment c'est de la balle ce truc de ouf!»

Un concert donné à donf, à réveiller un mort mais pas le célèbre et soporifique Narcoleptic Quintet qui s’entraîne depuis quinze ans pour jouer jusqu’à la fin le quintette en do majeur de Schubert (interdit dans l’autoradio des routiers de nuit). L’idée de ces musiciens narcoleptiques est particulièrement bien trouvée. On rit, soit, mais on ne se moque pas de la narcolepsie, ou maladie de Gélineau. Des musiciens endormis qui jouent en pyjama, c'est cela qu’on appelle de la musique de chambre?

Quant à Mendelssohn, il se retournerait dans sa tombe à l’écoute de madame Fleury-Descrières, l’épouse d’un baron de l’industrie cosmétique et chanteuse, incapable de comprendre les paroles en allemand ou du moins de respecter la phonétique du morceau «Auf flügeln des gesanges». Un massacre artistique qui a le don de rendre fou son accompagnateur. Un pianiste de renom qui rêve de jouer au Carnegie Hall et qui finit dans le salon de la bourgeoise, à jouer du piano-bar.

Un univers finement observé par un auteur qui connaît son sujet, amateur de grande musique lui-même mais incorrigible potache.
C’est drôle et fidèle à l’humour du chef d'orchestre, en grande forme pour satisfaire les zygomatiques de son public. Du «Haut de gamme» qui nécessite un rappel, et donc un troisième tome.

Philippe Degouy

«Haut de gamme (volume II). Ma non troppo», par Binet. Éditions Dargaud, 48 pages, 10,60 euros
Couverture : éditions Dargaud

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