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Posté le 30 juin 2014 par Philippe Degouy

Lire est dangereux pour votre santé

«Vous qui avez peut-être la chance d’être un néophyte, tenez-vous sagement à l’écart des livres. Tuez-les avant qu’ils ne vous tuent. Pour moi c’est déjà trop tard.» Avec ses «20 bonnes raisons d’arrêter de lire» (éd. du Cherche-Midi), Pierre Ménard souhaite vous préserver d'un terrible danger.  Lire est dangereux pour la santé. Le livre est un poison aussi nocif que les drogues dures.
Son pamphlet, au demeurant très drôle, est destiné à vous couper de ce plaisir divin qu’est la lecture. Mais faut-il vraiment ajouter cette attaque alors qu'elle est déjà en perte de vitesse? Pourquoi tirer sur l'ambulance? Fort heureusement ses conseils sont à lire au second degré et n'encouragent qu’à découvrir les œuvres distillées par un auteur qui se montre plus fin lettré qu’ennemi sincère du livre. On rit avec ses blagues en suivant son raisonnement jusqu’au bout des quelque 100 pages de ce livre. Rien que les intitulés de ses chapitres donnent envie de sourire. Lire rend fainéant. Lire rend laid. Lire rend fou.  Lire rend snob. Lire coupe du monde («et pas seulement pour les footballeurs. D’autant qu’ils ne lisent pas »)…  Autant de chapitres qui apporteraient de la matière pour un autodafé digne des années 30. En 1933, ce pamphlet pris au premier degré par des esprits bornés aurait certainement vidé toutes les bibliothèques.
Un auteur qui s’amuse à choisir ses exemples avec une atroce mauvaise foi pour tenter de ramener ses lecteurs à la raison.
Son combat (illégitime) est présenté dès les premières lignes : «oeuvrons pour un monde meilleur où les livres seront réduits à leur seul intérêt : écraser les moustiques et caler les tables (…) Notre noble cause triomphe chaque jour davantage. Les sondages sont formels. La lecture ne cesse de décroître.» Ce plaisir divin (dixit Marcel Proust) qui ne sert qu’à créer des obsédés textuels.

ArreterdelirePour le prouver, Pierre Ménard appelle à la barre ses témoins : Voltaire, Barthes, Rousseau, Balzac, Bradbury ou Descartes. En une habile pirouette, il réussit à semer le doute, à retourner l’incroyable talent de ces auteurs et à les transformer en révolutionnaires. Car, dit-il, «les gens qui lisent sont moins malléables. Ils remettent en question ce qui les entoure. À ce titre, les lecteurs constituent un véritable danger pour la société.» Non au livre de papier, mais pas davantage d’accès aux contenus sur tablette. «Quel est l’intérêt de lire si les autres ne voient pas que l’on est plongé dans du Victor Hugo» explique-t-il. Chapitre après chapitre, on sourit, on rit aux exemples que le livre apporte pour tenter de nous séparer de nos amis de papier. Mais plus la lecture avance, plus l’amour des mots enserre le lecteur à la gorge, comme un nœud coulant.

Enfin, si vous souhaitez savoir pourquoi ce requin surgit d’un livre sur la couverture, il vous suffit de savoir qu’il s’agit d’un (probable) petit clin d’oeil à l’oeuvre de Dino Buzzati, «Le K». Une merveilleuse nouvelle de l’auteur italien. Preuve que cet ouvrage s’adresse à des personnes qui aiment les livres et qui ont une certaine érudition littéraire, comme Pierre Ménard, dont l’ouvrage témoigne de son intense recherche bibliographique.

Que retenir de cette chronique? Un bel enthousiasme pour un joyeux petit livre (par son format et sa pagination) aisé à mettre en poche et à ressortir pour en découvrir de cours chapitres au gré de vos envies, de votre thérapie pour stopper ce vice impuni. Mais autant vous prévenir, si vous arrivez au bout de cet ouvrage il y a peu de  chance de guérison. Bien au contraire, vous aurez certainement envie de puiser dans la bibliographie proposée par ce coquin d’auteur pour vous faire replonger dans ces œuvres de papier. Notamment ce roman de Ray Bradbury «Fahrenheit 451», adapté au cinéma en 1966 par François Truffaut.
«Si la lecture est inutile, vous me demanderez sûrement pourquoi j’écris» s’interroge l’auteur. «Je vais vous apporter la réponse
Soit, mais pas ici. Vous la lirez dans son livre, divertissant au possible.

Philippe Degouy

 «Vingt bonnes raisons d’arrêter de lire», par Pierre Ménard. Éditions du Cherche-Midi, 127 pages, 12 euros.

Couverture : éditions du Cherche-Midi

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