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Posté le 23 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Sous la rouille d'une carrosserie bat encore un coeur

Belles endormies. Un beau livre, publié par les éditions E-T-A-I, qui raconte en images l’histoire d’une cinquantaine de légendes de l’automobile réduites à l'état d'épaves. Des voitures parmi les plus rares au monde. Elles attendent, en vain, qu’un prince charmant (au compte bancaire bien fourni) vienne les réveiller et leur redonner le lustre d’antan.
C’est aussi une rencontre et une promesse formulée par le photographe Herbert W. Hesselmann : ne jamais révéler le nom du propriétaire de ce patrimoine ni l’emplacement du trésor, un petit village du Midi de la France. Une aventure commencée au début des années 80 avec la possibilité offerte au photographe d’entrer dans un lieu magique, jalousement préservé du public et gardé par un riche propriétaire, quelque peu excentrique. Plus amoureux de ses vignes que de ses voitures.

Des belles endormies gardées sous un cocon végétal, dans l‘espoir d’un hypothétique retour à la vie. Devant ces épaves, couvertes de plantes sauvages, de mousse, magnifiées par les photos de Herbert W. Hesselmann, on imagine leur histoire. Ce qu’elles ont pu vivre du temps de leur splendeur. Des secrets entendus, des conversations surprises. Toute la mémoire de leurs propriétaires. Comment sont-elles arrivées dans ce parc envahi par les hautes herbes ? L’histoire ne le dit pas avec précision. Elles ont été retrouvées sur un bord de route, achetées pour une bouchée de pain ou reçues gratuitement. Cliché après cliché revient en mémoire le souvenir de lecture du roman de Stephen King, Christine.  Envoûté par l'ambiance qui se dégage de ce livre, le lecteur pourrait presque entendre dans le silence du parc, le démarrage soudain d'un moteur, un air de rock endiablé sortir d'une radio.
Une écurie automobile plutôt hétéroclite mais aux noms prestigieux. Chevrolet Bel Air, Cord L-29, Ferrari 340 America, Jaguar Type E, Lotus Elite, Panhard Dynamic 16CV, Lincoln Continental , Bugatti type 50 (produite à 66 exemplaires seulement)…

BELLESENDORMIES« La Ferrari qui appartenait au prince Rainier ne se garera plus jamais devant l’Hôtel de Paris à Monaco. Sous une bâche, une Rolls-Royce attend des jours meilleurs qui ne viendront sans doute plus jamais. Le délicat parfum de son cuir Connolly a cédé la place à la puanteur des déjections de poules » raconte Halwart Schrader, auteur des textes du livre, hommage au photographe, décédé.
Magnifiées par les clichés, ces beautés défient le temps avec une grâce intacte, malgré des phares cassés, absents, une mine défaite. Le charme opère encore. Le lecteur amoureux de belles carrosseries rutilantes ne peut s’empêcher de fulminer, face à ces mécaniques négligées. Remorquées par un vulgaire tracteur agricole, comme un taureau de combat conduit à l’abattoir.

Pour les besoins de la publication de son reportage dans les médias, et pour respecter son engagement, Hesselmann avait imaginé un prénom fictif pour le propriétaire et l'existence d'un manoir de Rampart inexistant. De quoi tenir les curieux éloignés du trésor. Mais le secret avait été rapidement éventé par la presse, obligeant le propriétaire de ce patrimoine de rouille et de tôles froissées, Michel Dovaz, à déménager vers un ailleurs plus secret encore. Avec armes et bagages. Ou plutôt voitures et poules. En quelque 24 heures. Comme un rêve évanoui dans la nature.

Aujourd’hui, « si elles n’ont pas été envoyées à la casse, les belles endormies rouillent encore quelque part. Certaines, vendues à un nouveau propriétaire, profitent sans doute d’une seconde vie. Quant aux autres, sans doute n’y a-t-il rien à tenter. Ce que la nature a commencé, elle doit le terminer. » 

Drôle de happy end pour un bien étrange conte de fée automobile, superbement raconté dans ce beau livre photographique.

Belles endormies, par Herbert W. Hesselmann et Halwart Schrader. Éditions E-T-A-I, 213 pages
Couverture : éditions E-T-A-I

Posté le 22 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Rendez-vous à la Star Wars Cantina, la carte est fameuse

      Par Philippe Degouy

Passagers pour Tatooine, Kashyyyk, Mustafar, Jakku, Bespin, embarquement immédiat. Direction la Cantina Star Wars de Thibaud Villanova. Il était une fois dans la galaxie très, très lointaine des livres de cuisine un ouvrage pour le moins étonnant. Un document, connu désormais de Coruscant à Kashyyyk, qui propose quelque 40 recettes de cuisine inspirées par les épisodes de la saga galactique. Une idée originale que celle de l’auteur : associer des recettes de cuisine à l’univers de la plus célèbre saga intergalactique. « À mes yeux, la gastronomie et l’univers né de l’imaginaire de George Lucas ont ceci en commun qu’ils sont capables de vous transporter, de vous émouvoir, de vous nourrir et de vous donner l’impression que la vie est une grande quête du bien et du bon » explique l’auteur, chef cuisinier et expert en culture geek. Deux passions à l’origine, en 2014, du concept Gastronogeek.

STARWARSCANTINAL’ouvrage se révèle passionnant, de par son concept et les nombreux liens vers les films. Amusant aussi, pour son ambiance. Chaque planète présente dans les films est remise en mémoire,, avec les principaux éléments à connaître et des plats adaptés à son univers. Chaque recette est bien expliquée, illustrée et cotée selon le niveau de difficulté, padawan ou jedi. Précisons que tout est comestible, il n’y a que du bon dans ce qui est présenté.

Si vous passez un jour par Jakku, ne manquez pas le fameux Niima Polyamidon (ce que nous appelons sur Terre un mug cake citron et Earl Grey). Sur Mustafar, planète de la bordure extérieure située dans le secteur Atravis, à droite au feu rouge, le seul restaurant du coin propose des plats parfaitement adaptés aux paysages de volcans et de coulées de lave en fusion. Les travers volcaniques sont savoureux. Des travers de porcs cuits au four, sauce barbecue, accompagnés de frites de panais. Et comme dessert, la patronne recommande un chocolate lava cake, soit une part d’un moelleux au chocolat, cœur coulant et piment d’Espelette.
Sur Kamina, les légumes et poissons sont davantage à la fête. Comme avec cette ration principale, un tartare de thon rouge, épinards et sésame. Frais et parfait pour une soirée d’été.
Avouons un coup de cœur pour le dewback en ragoût de Tatooine (un délicieux navarin d’agneau, quinoa, légumes glacés et jus réduit épicé) ou pour ces ailes de poulet frites de Coruscant (à la sauce gochujang et cacahuètes pilées).

Des entrées, des plats principaux et des desserts. Au choix. Et comme boissons ? Précisons que l’alcool galactique est peu recommandé pour le foie humain. Soit, rabattons-nous sur un thé organique de Naboo (thé matcha, citron vert et miel), une ration fruitée de Kamino (à base de pamplemousse rose et ananas), un jawa juice de Coruscant (smoothie banane, figues, miel et amande) ou un blue milkshake de Tatooine, la spécialité de Mos Eisley, ville célèbre pour son spacioport et sa cantina. Un peu bruyante, selon le Routard galactique.

Une lecture de laquelle le lecteur ressort repus et impatient de reproduire sur Terre les recettes proposées. Si certaines sont un peu plus compliquées, elles ne sont pas insurmontables. Comme le souligne l’auteur, « même un droïde de protocole devrait pouvoir y arriver. »
Si l’auteur propose d’accompagner les recettes des musiques extraites de la saga, on peut y ajouter, par pur plaisir, d’autres morceaux. Comme le Starlight d’Electric Light Orchestra, le Moonraker de Shirley Bassey ou le tube de Frank Sinatra, Fly me to the moon.

Avant de rejoindre votre planète, vous prendrez bien quelques petits Espabiscuits pour la route ? Ce n’est que du bon : un biscuit de semoule fourré à la crème de dattes.

Que la force soit avec vous, pour faire de votre cuisine un espace d'évasion.

Star Wars Cantina. 40 recettes d’une galaxie très lointaine. Par Thibaud Villanova. Éditions Hachette Heroes, 145 pages, 25 euros environ
Couverture : éditions Hachette

Posté le 22 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

L’adjudant des mots qui aimait tant son cassetin

Par Philippe Degouy

Derrière la faute, cherchez la femme. En rouge, la couleur préférée de Muriel Gilbert, l'auteure de ces Confessions d’une dompteuse de mots. Au bonheur des fautes. Un récit à la première personne qui permet de suivre (à la lettre) son parcours de correctrice au «Monde». L’auteure nous ouvre les portes d’un endroit mystérieux, bien peu connu du grand public : le cassetin. Le service de corrrection d'un journal.
Cet ouvrage se présente comme l’hommage dédié à ces oubliés de la presse, sans qui la prose d’un journaliste n’aurait pas la même saveur ni le même sérieux. Ah bon, ça fait des fautes un journaliste ? Ah non peut-être, comme on dit à Bruxelles. Ce qui veut dire en français de France « oui sûrement. » Une langue à la richesse presque infinie. Et complexe, en plus. Avec ses règles de grammaire à donner la migraine, ses exceptions, ses curiosités. Comme le squelette. Le seul mot masculin qui se termine par « ette ». Bon à savoir pour briller dans une soirée.
De nombreux exemples de difficultés sont disséminés au fil de l’ouvrage. Comment faire la différence entre tache et tâche ? Comment écrire le pluriel des noms composés, jongler avec la ponctuation et ses espaces ? Doit-on dire un ou une interview ? Autant de justificatifs de l’existence de ce métier, qui peut se comparer au rôle de chien d’avalanche dans une rédaction.

FAUTESUn correcteur transformé aujourd'hui en une sorte de chef-d’œuvre en péril. Pour des raisons économiques, seulement. Le duel entre les correcteurs et les logiciels de correction (aussi cons que peu efficaces) n’aura pas la peau de Muriel Gilbert. Le cerveau humain ne sera jamais mis en péril par des puces et des lignes de programmation quand il faudra de la réflexion. Mais comme le bibliothécaire-documentaliste, assassiné par l'Internet dans le rôle de Brutus, le correcteur va devenir de plus en plus rare au sein des rédactions.
Avec son humour, parfois caustique, toujours drôle, Muriel Gilbert réussit à présenter son métier comme une sacrée aventure. Parfois rock’n roll au moment du bouclage, quand il faut relire et corriger un dernier texte. Ingrat aussi, car le travail du correcteur est « comme celui de la femme de ménage : transparent. On ne le remarque que lorsqu’il est mal fait. Quand il n’y a plus de fautes dans un texte c’est normal. Quand il en reste, c’est de la faute du correcteur. »

Un chapitre revient sur cette fameuse réforme de l’orthographe, qui a fait couler tant d’encre. À ce propos, Muriel Gilbert insiste sur les besoins de connaissances suffisantes de l’orthographe. La simplifier, car jugée trop élitiste ? Quelle idée. Comment oublier, dit-elle, qu’ « une orthographe approximative est toujours un facteur de discrimination professionnelle, notamment à l’embauche. »
Pour reprendre l’écrivain Eric-Emmanuel Schmitt, cité dans l'ouvrage, « l’orthographe, c’est comme la propreté, une question de respect de l’autre. »

Un livre à lire deux fois. Pour le plaisir de lecture, et pour noter toutes les règles et astuces distillées au fil des pages. Pour ne plus faire de fôtes. De fautes.

On notera aussi, en guise de bonus, le geste, appréciable, de l’auteur qui nous offre le contenu de sa boîte à outils (dicos, ouvrages de références, liste de sites). On dit merci à Muriel Gilbert, « médecin des mots mal fichus ».
Un document qui participe, à sa manière, à la Semaine de la langue française et de la Francophonie qui se déroulera du 18 au 26 mars.

Au bonheur des fautes. Confessions d’une dompteuse de mots, par Muriel Gilbert. La librairie Vuibert. 232 pages, 15,90 euros environ
Couverture : éditions La Librairie Vuibert

PS : si l'auteure trouve des fautes dans cette chronique, on dira qu'elles ont été faites par jeu. Un système de défense comme un autre non ? Merci de nous les retourner. Et de ne pas barrer l'écran de votre ordinateur d'un coup de feutre rouge rageur.

Posté le 22 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

La Patrouille de France, une Grande Dame qui unit la Nation à l’Armée

Par Philippe Degouy

Faut-il encore la présenter cette Patrouille de France ? Ces AlphaJet peints aux couleurs nationales et qui se produisent dans les meetings aériens. Sans doute pas. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer le large public présent à chaque démonstration. La présence de ces pilotes au programme assure le succès de tout show aérien. C’est dire que ce livre n’a pas à convaincre son lecteur, déjà conquis, sans nul doute. Mais comme le dit ce lieu commun, « quand on aime, on ne compte pas. » Un beau livre sur un sujet déjà largement traité, soit, qui mérite néanmoins sa place dans la bibliothèque.

Avec François Blanchard et David Bernigard en chefs d'escadrille, La Grande Dame (éd. Black Feather) est plus qu’un beau livre de photos aériennes. Plutôt un superbe hommage rendu aux aviateurs de la Patrouille de France, à ceux qui ont construit la légende et aux valeurs de la République. Rappelées dans un chapitre introductif, parfaitement en phase avec l’actualité. Comme le souligne le Général d’armée Jean-Louis Georgelin, « cet ouvrage souligne cette relation subtile, construite au fil du temps, entre les Français et leur armée. Il en montre différents aspects et illustre bien la variété des formes que peut prendre le lien Armée-Nation. »

PATROUILLEFRANCEUn album aux photos en couleur, sublimes. Les pilotes connaissent la musique au moment de lancer les réacteurs. C’est là-haut qu’ils laissent leur professionnalisme composer une œuvre dont le succès repose la cohésion du groupe. Tous pour un et un pour tous, tel est le credo de ces mousquetaires du ciel. Tous « unis pour faire face ».
Comme le soulignait Georges Guynemer, « tant que l’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné. » Page après page défilent les figures qui font briller les yeux des spectateurs. Gamins comme adultes, tous réunis dans le même émerveillement. Et ce dès la présentation de la Patrouille par le commentateur, sur fond de couleurs nationales peintes dans l'azur par les fumigènes des appareils. S’enchaînent ensuite des figures attendues par les photographes, présents à chaque meeting : le miroir, Apollo, Concorde, Diamant… Avec en guise de bouquet final le fameux cœur tracé à renfort de fumigènes. Ce moment complice qui ravit le public, toujours fidèle.

Des photos aériennes dépourvues de légendes, inutiles, mais agrémentées de nombreuses citations. D’écrivains, de politiques … Comme autant de sources d’inspiration positive. René Char, Winston Churchill , Charles de Gaulle, Antoine de Saint-Exupéry, Nelson Mandela, John F. Kennedy…

Une Patrouille de France dont le nom est né, pour rappel, d’un élan d’enthousiasme formulé lors d’un meeting aérien à Alger en mai 1953. Ce jour-là, le commentateur de l’événement, Jacques Noetinger avait ainsi annoncé au public la prestation d’une patrouille acrobatique : « Mesdames et Messieurs, la Patrouille de France vous salue. » Une petite « gaffe » qui allait faire adopter cette expression de manière plus « officielle ».

L'image de la France

« Aujourd’hui, évoluant à huit appareils, la Patrouille de France est plus que jamais l’ambassadrice de l’aéronautique française. Chaque apparition renforce le lien Armée-Nation, le sentiment d’appartenance à une grande nation éprise de liberté. » Un rappel nécessaire. Aujourd’hui, plus que jamais.
Un ouvrage qui se referme, provisoirement, sur la petite histoire de l’aviation moderne et de la genèse de l’idée de patrouille aérienne. Nourri de ces beaux clichés, tous pris du sol, le lecteur ne peut que voir la vie en bleu. Dans l’attente d’assister au programme prévu pour la saison 2017 et de savourer au mieux cette phrase du commentateur qui fait battre les cœurs : « Mesdames et Messieurs, voici la Patrouille de France. » Pour les couleurs, top !

« Les pilotes se moquent de marcher. Ce qui les motive, c’est de pouvoir voler » (Neil Armstrong)


La Grande Dame. Symbole du lien Armée-Nation, par François Blanchard et David Bernigard. Black Feather Éditions, 224 pages, 60 euros
Couverture : éditions Black Feather Éditions

Posté le 22 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Quand le roi Lire se raconte, c'est du Bernard Pivot pur jus

Par Philippe Degouy

Une autobiographie ? Pas du tout. La mémoire n’en fait qu’à sa tête se présente comme un livre bien plus joyeux. Comme un coffre au trésor, rempli de rencontres marquantes, de lectures aimées, à partager.
Ce livre est un patchwork savoureux, présenté par Bernard Pivot dans un désordre apparent, composé de  (trop) courts chapitres, débutés par un extrait de livre lu par l’auteur. Ce n'est pas un dictionnaire non plus, les entrées se suivent sans réel fil conducteur. Nul besoin de lecture linéaire, on peut y piocher tel ou tel chapitre dans le désordre ou suivre l'ordre choisi. Qu'importe. « Plus je vieillis, plus mes lectures sont ponctuées d’arrêts commandés par ma mémoire. Elle aime déclencher sur moi des ricochets, le plus souvent littéraires. La mémoire n’en fait qu’à sa tête. C’est pourquoi, elle interrompt mes lectures pour des bagatelles, des sottises, des riens qui sont de nos vies des signes de ponctuation et d’adieu. »

Pour paraphraser Michael Audiard, quand le roi Lire écrit, on le lit. Presque religieusement. À l’affût d’une anecdote savoureuse, d’un trait d’esprit, que l’on devine teinté d’un sourire ironique.
Pour peu, le lecteur pourrait se croire sur un plateau d’Apostrophes, dans le public, face à Bernard Pivot comme seul invité. On imagine bien la scène : l'auteur dans un bon fauteuil, avec une lumière douce. Qui se raconterait d'une voix douce, riante comme une bonne tablée lyonnaise. Avec des silences, comme pour mieux mettre l'accent ou créer du suspens. Comme Duras savait si bien le faire. L'auteure est d'ailleurs bien présente dans la mémoire de l'académicien.

PIVOTUn livre qui se savoure. Comme un verre de bon vin. En prenant soin de le respecter. On lit un chapitre, on y revient pour une phrase, un mot, une tournure.
Dans ce livre, on découvre d'étonnants souvenirs. Dont celui relatif à l'engagement de l'auteur au Figaro littéraire, non sur la base de ses connaissances, mais comme négociant en vin pour le compte du rédacteur en chef. Le vin, c’est une histoire de famille chez Bernard Pivot. Au point qu’il propose de l'ajouter au programme scolaire. Pourquoi pas, cela pourrait relancer la filière viticole. Remplacer l'histoire des rois de France par celle des millésimes.

Impossible, bien entendu, de passer au-dessus de son émission mythique du vendredi soir, Apostrophes. Un monument culturel. Une émission littéraire longtemps imaginée comme le moyen trouvé par les pros du marketing pour amener les lecteurs en librairie le samedi matin. Fausse route. « À la vérité, c’est par hasard qu’Apostrophes a été programmée à l’écran le vendredi. Aucun producteur ni animateur ne voulait s’y mettre. Pour ne pas risquer l’échec face au théâtre et au film des chaînes concurrentes. Il n’existe d’ailleurs aucune photo de la première d’Apostrophes. Pas un photographe d’agence ne s’était dérangé. »

L’importance du silence, façon Marguerite Duras, Lyon, l'hommage à Karen Blixen ou au regretté Jean-Pierre Melville, la haine qui existe entre écrivains. Les chapitres ne se ressemblent pas et surprennent. Souvent. On (re)découvre des auteurs moins connus du grand public, comme Michel Chrestien à qui rend hommage un Bernard Pivot, plutôt ému.
S'il ne dit pas tout sur lui, l'auteur nous gratifie d'un scoop. Monsieur l'académicien est généreux. Il concerne une rencontre filmée avec la poétesse Louise Labé. Un pur rôle pour Bernard Pivot. Forcé de cacher sa relation amoureuse avec l'intellectuelle. Bien joué.
Page après page, « Le petit Rimbaud », son surnom donné par Renée Massip, a de quoi raconter, au fil de ses décennies de littérature et de journalisme. Une dernière profession pour laquelle il partage avec Marguerite Duras le goût pour l’urgence de l’écriture, « le texte doit avoir en soi la force de la hâte avec laquelle il a été rédigé. » Au travers de certains chapitres, on devine aisément l'intérêt avoué pour les poètes de la chanson française. Dont Pierre Perret à qui l'on pense d'emblée quand Bernard Pivot relate ses émotions face à un décolleté prometteur. Ce moment furtif qui dévoile une jolie poitrine. Aimer les livres n'empêche pas d'être coquin.
 
D’une écriture drôle, ironique bien souvent, avec un talent d’autodérision, Bernard Pivot ne cède jamais à la tentation de dicter une règle ou un comportement. Pas réactionnaire pour un sou le journaliste-écrivain. « La langue française doit bouger, s’ouvrir, s’enrichir, vivre comme un grand corps musclé qui s’oxygène » dit-il, avec force et conviction. On lira avec autant de plaisir ce chapitre dédié au syndrome de Peter, non applicable à la jeunesse : « les débuts dans la vie requièrent de l’imprudence, de l’audace, de la folie. On est au bas de la hiérarchie et le principe de Peter ne s’applique pas encore. » Un syndrome de Peter qui lui a fait refuser le poste de présentateur du JT à la télévision française. La télévision a perdu une figure, les lettres ont gagné un ambassadeur.
Quant à parler de télévision, on pourrait croire l’amateur de livres opposé au petit écran. Pas du tout, Bernard Pivot la défend, du moins une certaine télévision. Celle qui crée du désir. De voyages, de lectures, de cinéma. N’en déplaise à Fabrice Luchini, cet autre amoureux des mots, pour qui « on ne peut rien faire comprendre à la télévision, rien faire passer. »

Un auteur qui n'a pas renoncé à obtenir la réponse à certaines de ses attentes. Dont l'espoir, notamment, d'obtenir un hypothétique retour d'une missive amoureuse envoyée à une lointaine cousine. « Cela fait soixante et un ans que j’attends sa réponse. Ce doit être "non", probablement. » L'autodérision, encore.
C'est certain, on ne résume pas une telle existence en quelque 230 pages. Nul doute que le roi Lire en a gardé sous le coude, pour utiliser une expression populaire qui ne devrait pas lui déplaire. Lui seul décidera d'une suite. Le chef d'orchestre n'a pas déposé sa baguette. Sa mémoire est encore alerte et tout n'a pas été dit. Son ouvrage ne s'achève donc pas sur le point final qui clôture habituellement sa dictée.

La mémoire n’en fait qu’à sa tête, par Bernard Pivot. Éditions Albin Michel, 230 pages, 18 euros environ
Couverture : Éditions Albin Michel

 

Posté le 20 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Taxi Driver, le charme de l'homme invisible

     Par Philippe Degouy

Les idées folles sont souvent les plus séduisantes. Pour la préparation d’un nouveau film, avec un personnage féminin devenu chauffeur de taxi à New York, Benoit Cohen (Nos enfants chéris, Tu seras un homme, Qui m'aime me suive...) décide d'incarner le rôle dans la réalité. Pour ramener des souvenirs exploitables. Comme Robert De Niro, l'acteur mythique du film Taxi Driver.
Installé à New York, « la seule ville qui est plus belle en vrai que sur les cartes postales » disait Milos Forman, le Français compte montrer l’envers du décor du rêve américain, une licence de chauffeur de taxi en poche.
Avec le pare-brise de son taxi comme écran, il va faire défiler des dizaines de personnages. Ces anonymes au bras levé, dans l’attente d’être pris en charge. Des clients que l’on ne reverra sans doute plus jamais. Entre le muet qui se contente de payer son trajet, le bavard au débit de mitraillette, ou celui qui raconte sa vie au téléphone, sans se soucier de la présence du chauffeur, cet être invisible. « Peut-être est-ce cela le film ? Une succession de rencontres, de portraits de New-Yorkais, de lieux. »
Très vite, le Français se rend compte que le vrai personnage principal de son futur film, pour lequel il joue au taximan, n’est autre que New York.
« Tout est fiction ici, bigger than life. Chaque coin, chaque passant est un personnage. » Dans cette jungle urbaine, prendre un taxi est aussi facile et courant que commander une pizza.

Et voilà que débute pour Benoit Cohen une aventure en jaune, la couleur des taxis, racontée en détails dans Yellow Cab (éd. Flammarion). Une épopée qui débute dès les formalités pour acquérir cette fameuse licence. Avec ces tracasseries administratives qui n’ont rien à envier à celles de notre vieille Europe. De quoi débuter la lecture par quelques bons moments hilarants. Avec ces immigrés venus du monde entier pour palper les dollars et décrocher un volant de taxi driver.
Page après page, s’enchaîne le récit des rencontres, un bel échantillon des habitants de New York et des touristes débarqués du monde entier. Avec des moments de doute, de solitude.

YELLOCABBONRapidement, Benny from Brooklyn prend plaisir à exercer ce job, « une nouvelle vie, comme dans un jeu vidéo ». Courses de jour, mais aussi horaires de nuit. Pour côtoyer New York by night, et rencontrer une autre faune. Une expérience angoissante. Avec ces rues mal éclairées qui ne laissent pas voir le client qui s’engouffre dans le taxi. Tout peut arriver. Y compris le pire, « un chauffeur de taxi a trente fois plus de chance d’être tué à New York que n’importe quelle autre profession. »

Tous ces trajets, comme autant de scénarios, forment un ouvrage attachant, drôle. Que l’on savoure avec le tube de Lenny Kravitz, Mr Cab Driver ou Hands of time du groupe Groove Armada. 
Lors d’un prochain séjour dans la ville qui ne dort jamais, vous aurez peut-être Benny from Brooklyn comme guide. Un cinéaste tombé amoureux d'un métier ingrat, mais qui offre une vision différente de New York. À tel point que l'auteur a souhaité garder sa licence. Juste au cas où… La réalité a dépassé la fiction. Presque oubliée, la jeune femme de son film. C’est désormais son expérience qui passe à l’avant-plan, pour une peinture intime de l’Amérique.
« Ce que j’ai vécu pendant ces quelques mois a été tellement riche dans ma quête du rêve américain. La lutte des classes, le déracinement, la tolérance, l’injustice, la peur, la violence, la folie… bref, tout ce qui compose l’époustouflante vitalité de cette ville. »

Yellow Cab. Mon rêve américain. Récit de Benoit Cohen. Éditions Flammarion, 240 pages, 18 euros
Couverture : éditions Flammarion

Posté le 19 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Le Hellcat, instrument de la victoire dans le Pacifique

Par Philippe Degouy

Si le grand public peut identifier sans peine le Corsair grâce au cinéma et aux séries télévisées, tel n’est sans doute pas le cas du F-6F Hellcat, bien moins médiatisé. Et pourtant, son rôle s’est révélé bien supérieur dans la victoire alliée dans le Pacifique. Comme le prouve Guy Julien, auteur du nouveau hors-série du magazine « Aerojournal » (éd. Caraktere). Il redonne au Hellcat la place qui était la sienne : la première. De sa genèse jusqu’à la dernière victoire, le 15 août 1945. Rien n’est oublié dans le portrait de cet avion rustique, simple à piloter et à entretenir. Un mécanicien témoigne : « tout était simple avec cet avion. Il y avait peu d’hydraulique et donc peu de risque de fuite. Cette rusticité était la base de la philosophie de Grumman. Faire simple et solide. » Côté pilote, le Hellcat bénéficiait également d’une bonne image. Si le Corsair avait « un air vicelard », le Hellcat séduisait d’emblée avec « sa bonne tête » et de la place dans le cockpit pour un pilote à la carrure de rugbyman.
Un costaud, capable d’encaisser les coups, comme en témoigne cet appareil de la VF-23 présenté par l'auteur avec plus de 200 éclats, balles et obus confondus.
Comme pour toutes les autres publications du groupe, celle-ci bénéficie d’une abondante iconographie. Avec des clichés bien connus mais d’autres, encore inédits. Comme ces nombreuses photos d’appareils équipés pour le combat de nuit. De quoi donner quelques idées aux « colleurs de plastique ».
HELLCATOutre les grandes opérations menées dans le Pacifique, l’auteur relate également les missions des appareils britanniques, sans oublier la participation du Hellcat au débarquement allié en Provence, en août 1944. Des chasseurs de la Navy au-dessus de Saint-Tropez, voilà qui est exotique. Quant à parler du théâtre européen, le hors-série compare les qualités de l’avion américain et celles des chasseurs allemands. Si un « FW190 a toujours l’initiative de l’engagement, le Hellcat peut le rompre à volonté. Il lui suffit d’effectuer un virage serré ou une boucle. »

L’auteur revient également sur une légende à la vie dure. Non dit-il, le Hellcat n’a pas été conçu en catastrophe pour lutter contre le Zéro japonais. Il l'a été à l’origine pour faire face aux Allemands. Pour preuve, les deux prototypes ont été commandés en juin 1941, soit six mois avant l'attaque japonaise sur Pearl Harbor.

Rival du Corsair, le Hellcat n’a pas à justifier son rôle dans la victoire alliée. Son palmarès parle pour lui. Il est le premier « ace maker » américain avec un ratio d’un appareil perdu pour 19 ennemis envoyés au tapis. Plus de 66.500 sorties ont été comptabilisées pour 5163 victoires et 261 Hellcat perdus au combat.
Ce sont sans doute les adversaires japonais qui parlent le mieux de cet avion. Comme avec cet hommage indirect publié par le hors-série : « à côté de ces brutes de Hellcat qui ressemblaient à de vieux sangliers sauvages, nous avions l’air de petites filles modèles. »
Le dernier mot sera dédié à l'illustrateur Piotr Forkasiewicz, l'auteur de la superbe couverture, avec un Hellcat de la VF-17 en plein décollage. Jugez-en.

F-6F Hellcat, par Guy Julien. Éditions Caraktère, 116 pages
Couverture : éditions Caraktère

Posté le 17 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Steve McQueen, «the king of cool», en pole position au Mans

Une BD indispensable. Si vous ne devez acheter qu’une nouveauté sur le sport automobile, ne cherchez plus, vous l’avez.  «Steve McQueen in Le Mans» (éd. Garbo Studio) rend un double hommage. À Steve McQueen, d’abord.  Un acteur apparu à l’artiste suisse Sandro Garbo dans un rêve. Au Mans ensuite, l’une des épreuves les plus mythiques du sport automobile qui réunit chaque année un plateau hors du commun. Plus qu’une BD, il s’agit plutôt d’un livre conçu et construit comme un beau livre.
L'ouvrage, à la couverture solide et imprimé sur du papier glacé, repose sur le film Le Mans, dans lequel Steve McQueen s’est impliqué à 100% pour dresser un portrait proche de la réalité.
Un film, sorti en 1971, devenu culte pour les amateurs. L'oeuvre était envisagée au départ comme un documentaire. Ce qui explique l'absence évidente de scénario et des dialogues réduits au minimum. Un film qu'il faut revoir en guise de bonus.

Vanté et annoncé sur les réseaux sociaux, l'album est déjà devenu culte, presque épuisé en quelques semaines. Les premiers exemplaires se sont vendus en un clin d'oeil. Preuve de l’attachement du grand public pour cet acteur disparu bien trop tôt à 50 ans, et pour cette épreuve mythique du sport automobile. Pour Garbo Studio, il s’agit de la récompense d’une vaste entreprise qui a duré plus de trois ans, avec sept dessinateurs au travail. Pour reproduire au mieux tous les détails du spectacle, des coulisses, des bolides et des scènes les plus célèbres du film.

LEMANSMême si les fans connaissent le film par cœur, on se laisse envoûter par le dessin, quasiment chirurgical. Chaque planche est méticuleusement réalisée, avec une multiplication des plans pour rendre le côté dynamique de la course. En fixant les planches, on les voit presque s’animer. Pour un peu on pourrait même entendre le vacarme des bolides. Une épreuve reproduite en caméra embarquée, vue du ciel ou filmée au ras du sol. De quoi savourer au mieux les lignes des bolides, saisis en pleine accélération ou en plein dépassement. Coup de coeur pour le départ, une vaste scène reproduite sur deux planches.
Ces voitures, parlons-en. On retrouve cette Porsche 917 numéro 20 pilotée dans le film par Steve McQueen incarnant le pilote Michael Delaney. Son rival allemand pilote quant à lui une Ferrari 512.
Marqué par le terrible accident survenu en 1969 avec le pilote Piero Belgetti, décédé dans sa voiture en feu, Michael Delaney revient au Mans pour cette édition 1970. Pour tenter de vaincre son rival allemand Erich Stahler. Les deux hommes vont devoir livrer un duel sans merci sur une piste piégeuse, où la pluie et les voitures moins rapides seront autant d’obstacles à vaincre. L’occasion de savourer également la présence de Porsche 911, de Chevrolet Corvette ou de Matra et Ligier.
Pour une fois, les traits donnés à l’acteur américain sont ressemblants. Dans les traits, mais aussi les attitudes, le regard. Les auteurs ont d'ailleurs pu bénéficier des conseils de la famille de l'acteur.
Le tome deux est déjà annoncé pour 2018. Pour abaisser le drapeau à damiers sur ce superbe hommage à un acteur pilote, ou l’inverse. Comme il le soulignait lui-même : «Je ne sais pas si je suis un acteur qui pilote ou un pilote qui joue dans des films

Philippe Degouy

«Steve McQueen in Le Mans.» Tribute edition (version française). Adaptation de Sandro Garbo. Dessins et couleurs de Florian Afflerbach, Jared Barel, Julien Dejeu, Sandro Garbo, Thomasa Lebeltel, Guillaume Lopez et Pierre Ménard. Garbo Studio, 64 pages, 32 euros
L’album est disponible en quatre langues : français, anglais, allemand et italien
www.mcqueenlemans.com et www.youtube.com/watch?v=wvbYVt0_KLo&feature=youtu.be
Couverture : Studio Garbo

 

Posté le 16 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Poissons, petits poissons roses, je vous compterai

« Enfoiré de Hodges qui avait tout gâché » pensait Brady Hartsfield, couché dans sa chambre 217, le corps devenu inerte après un violent coup reçu. Paralysé. Tout cela par la faute de ce sale flic qui l’avait empêché de commettre un massacre lors d’un concert pour ados. Avoir écrasé huit personnes avec cette Mercedes volée n'était pas suffisant. C’était il y a sept ans, en 2009. Aujourd’hui, grâce au traitement expérimental de ce bon docteur Babineau, il est capable de télékinésie et de prendre le contrôle de l’esprit de qui il veut. Grâce à des consoles de jeux trafiquées et offertes à des milliers de jeunes, il envisage un terrible projet : les pousser au suicide. Il deviendra alors le prince du suicide. « Des années durant, il a trompé tout son monde, en passant pour un légume. » La vengeance n’en sera que meilleure, grâce à son don de dédoublement de l’esprit. Si son enveloppe corporelle est bien foutue, il peut prendre le contrôle d'un autre corps, comme s’il s’agissait d’un drone piloté à distance.

En ville, Hodges est intrigué par de mystérieux suicides. Tous semblent reliés par la présence sur place d'une console de jeu. Et si Brady, autrefois génie de l'informatique, était derrière tout cela ? Son handicap serait-il simulé, comme le pense Hodges depuis des années ? Condamné par un cancer foudroyant, le vieux flic veut quitter le monde sur une victoire. La dernière. Vaincre Brady. Mission impossible ?

STEPHENKINGAprès les deux premiers volumes de la trilogie (Mr Mercedes et Carnets noirs) placés sous le signe du roman policier plus classique, Stephen King renoue avec le surnaturel pour l'épilogue. Sous un scénario qui mélange télékinésie et bidouillage informatique, Stephen King entraîne le lecteur dans un étrange duel de cerveaux. Ceux de Brady et de Hodges.  L’intrigue est davantage psychologique que dans les romans précédents et aborde notre vulnérabilité face à l'Internet.
Stephen King, que l'on devine peu esclave du Net, livre ici une évidente attaque des dangers du monde virtuel et des jeux vidéo. Comme le dit son personnage de psychopathe, « c’est ça le vrai pouvoir de l’esprit sur la matière. » Les victimes de Brady sont de gros consommateurs de temps passé sur console de jeux. Fragiles, déconnectés de la réalité. L’écriture du maître permet de faire passer le message en douceur, mais c’est bien cette dénonciation qui se cache dans la noirceur de ce roman. S'ajoute également l'omniprésence de la Camarde qui semble angoisser davantage l’auteur que son flic cancéreux.

Tout concourt à former un récit bien plus sombre que d’habitude. D’accord, l’auteur use et parfois abuse de grosses ficelles, mais nous sommes dans l’univers du maître. On se laisse manipuler avec plaisir. Lui seul a la clé de lecture. Étrangement, contrairement à ses autres romans, le King finit son roman, non par le clin d’oeil habituel à son Cher lecteur, mais par des propos sérieux. Un soutien aux suicidaires, avec le numéro de téléphone de SOS Suicide.

Mais si le vieux flic finit par trépasser, victime du crabe (le lecteur s'y attend dès le début), le mot fin de la trilogie s’écrit avec une petite touche d’optimisme. Comme une éclaircie dans un ciel d’orage. On lisant les dernières pages de Fin de ronde, qui montrent que dans le malheur on peut glisser un peu de beauté, on se demande si Stephen King a lu Michel Chrestien, alias Jacques Silberfeld. Ce serait étonnant, mais pas impossible.
Le roman terminé laisse le lecteur quelque peu désorienté par la perte de ce bon vieux Hodges, que l’on croyait invincible. Un flic aux méthodes radicales, mais efficaces.

Que penser de Fin de ronde ? Un excellent tome, parfait pour clôturer en beauté cette trilogie, même si notre coup de coeur restera décerné au premier tome. Pur avis personnel.

Fin de ronde. Thriller de Stephen King. Éditions Albin Michel, 426 pages, 22,50 euros
Couverture : éditions Albin Michel

Posté le 16 mars 2017 par Philippe Degouy Réactions | Réagir

Rencontre avec Sire Cedric, l'horreur lui va si bien

     Par Philippe Degouy

Qui est Sire Cedric, souvent surnommé le Stephen King français ? Nous avons voulu découvrir l'auteur qui se cache derrière des thrillers violents, capables de vous faire passer une nuit blanche (ou deux). Après un contact avec l'attachée de presse, un entretien est rapidement organisé avec un écrivain à l'allure de rock star, style heavy metal.
L'accueil est chaleureux, l'auteur (toulousain) a le contact facile. Disposé à répondre à nos questions. Sur son univers, sa méthode de travail, ses goûts, ses projets. Sire Cedric joue le jeu de la promotion avec patience et le sourire. Toujours. En bon professionnel, fier de présenter son bébé. Pas celui de Rosemary, le sien : Du feu de l'enfer, son dernier roman publié aux Presses de la Cité (et lu pour vous http://blogs.lecho.be/lupourvous/2017/03/sous-le-masque-le-diable-%C3%A0-plusieurs.html). Sans révéler les éléments de surprise qu'il contient, voici son histoire racontée en quelques lignes. Juste pour vous donner une idée de son contenu.
Thanatopractrice, la jeune Manon Virgo ne vit que pour son travail. Pas d'amoureux, pas de vie privée. Juste un frère, Ariel, petit délinquant minable, drogué et sans avenir. Un jour, il vient se réfugier chez elle après un mauvais trip. Pour Manon, c'est encore des ennuis à l'horizon. Cette fois c'est sérieux. Son crétin de frère a volé une voiture à des gens puissants. Une voiture mais aussi un objet précieux que ces personnes veulent récupérer. Pour cet objet, ils n'hésitent pas à tuer, horriblement. Manon et Ariel découvrent avec horreur qu'ils ont en face d'eux les membres d'une secte satanique. Des fous furieux que rien ne semble stopper. Pas même la police, qui semble infiltrée. Pour Manon et Ariel, la survie ne tient plus qu'à un fil...

Pour notre première question, allons droit au but, pourquoi ce thème du satanisme pour votre nouveau roman ?

Merci. Question difficile pour débuter. (rires) J'avoue que c'est une thématique qui me fascine. Et depuis toujours. J'adore faire peur aux gens et inventer des histoire pour terrifier. Pour divertir mon lecteur et qu'il en redemande. On est tous fascinés, intrigués par toutes les histoires racontées sur les sectes, mettant en scène des notables, des hommes politiques. Des gens intouchables qui se réuniraient pour faire des orgies, pour torturer des gens et pourquoi pas, aller jusqu'au meurtre. On ne saura jamais si c'est vrai ou pas, mais il suffit de se promener sur l'Internet pour découvrir toutes les théories du complot qui prolifèrent. Pour un écrivain, c'est un sujet en or. Je n'ai eu qu'à puiser les éléments pour écrire ce roman sur une terrifiante société secrète. Tout ce que je raconte pourrait être réel et se passer sous nos yeux sans que personne ne s'en rende compte.

Dans le roman, vous évoquez, par l'intermédiaire d'un journaliste, la terrible affaire Dutroux. La piste des réseaux, de même que celle relative à une secte satanique, un moment inquiétée. Autant de pistes qui n'ont abouti à rien. Quel est votre avis d'écrivain ?

Sire-Cedric-auteur Je ne donnerais pas d'avis sur le fond car je n'ai pas toutes les pièces du puzzle. Je me contente de tracer des lignes entre des points. Il y a des faits troublants, qui attisent l'imagination, forcément. Il faut garder à l'esprit que la réalité est sans doute bien plus sordide que ce que l'on peut imaginer.  Mes romans d'horreur permettent de mettre en lumière des peurs qu'on a en nous. Par la fiction, on peut prendre de la distance et mettre en perspective des faits. Dans la réalité, on n'aura jamais les clés. On restera donc sur des interrogations. Et si c'était vrai ? Les romans d'horreurs, les miens, mais pas seulement, nous permettent de décompresser, d'évacuer nos peurs, notre sentiment d'injustice.

Comment prépare-t-on l'écriture d'un thriller relatif à un sujet aussi sulfureux que les sectes ? On va sur le terrain, on rencontre des professionnels du crime ?

Du feu de l'enfer est sans doute mon roman le plus documenté. Né d'abord d'une envie, celle de traiter d'un sujet qui inquiète, mais qui captive : les sectes. Sataniques, dans le cas de mon roman. J'ai enquêté sur les Hellfire clubs anglais, des sociétés secrètes qui ont réellement existé en Angleterre, au 18e siècle. Des bourgeois qui se livraient à des jeux sexuels, et autres cérémonies infernales. La documentation rassemblée, je trace ensuite les portraits des personnages.
Puis, je réalise un plan précis du livre. Comme une toile d'araignée. Pour surprendre le lecteur de A à Z. J'ai la chance d'avoir eu des contacts avec des policiers, des médecins légistes, des thanatopracteurs. Pour pouvoir reproduire avec justesse toutes les scènes dans mon livre. Je vais ensuite sur le terrain pour effectuer des reportages. Tout doit être crédible. Je prends donc des photos, des croquis. Pour la poursuite dans le jardin des plantes à Montpellier, par exemple, j'y suis allé pour effectuer le parcours présenté dans le roman.  Tous les décors du livre sont inspirés de décors réels. Rien n'est laissé au hasard. Pour moi c'est aussi un plaisir de me documenter sur des sujets que je connais pas.

Comment s'écrivent les scènes violentes, votre marque de fabrique ? Aussi précises qu'un coup de bistouri, omniprésentes dans votre oeuvre. Du feu de l'enfer ne fait pas exception

Elles nécessitent beaucoup de travail, mais cela fait partie du plaisir. Je nourris une passion pour l'horreur depuis mon enfance. Dans mes histoires, j'ai vraiment envie de terrifier le lecteur, au plus profond. Pour cela, il faut que la technique soit irréprochable. Que j'arrive au travers des mots, à donner l'illusion au lecteur qu'il marche dans les pas des personnages. Il doit avoir peur avec eux, même s'il ne se passe rien. Subir l'action, aussi. Il faut savoir retranscrire la violence, pour surprendre le lecteur. L'horrifier aussi. Qu'il goûte l'odeur du sang répandu (après tout, il est venu pour cela, ndla). Les explosions de lumière dans les yeux quand survient un coup en plein visage. C'est un long travail, mais c'est jouissif. J'adore le faire. Sculpter cette matière première pour arriver au but : faire bondir de peur le lecteur.
Et d'un roman à l'autre, j'agis de façon différente. Je m'amuse aussi à dégoûter mon lecteur, en lui montrant des images qu'il n'a pas envie de voir. Mais c'est  un contrat entre lui et moi. Mon but est de lui en donner pour son argent. Il y a un vrai plaisir ludique avec lui. Cette connivence vaut aussi dans les codes utilisés, que les fans s'amusent à dénicher, et dans le decorum utilisé. Comme les masques sans bouche, empruntés au groupe de rock Ghost.
Au final, on avoue, on laisse tomber le masque : non, ce n'est pas sérieux, c'est juste un jeu. D'où le sourire en coin permanent. On s'amuse. Pour désamorcer nos peurs réelles.

SIRE CEDRICLes lecteurs qui vous suivent depuis le début aimeraient sans doute vous  poser une question. Le duo composé par les enquêteurs Eva Svärta et Alexandre Vauvert va-t-il revenir un jour sur le devant de la scène, dans un prochain roman ?

(Sourire) Oui, mais pas de suite. Je souhaite aborder d'autres choses avant leur retour. Explorer d'autres approches. Leur retour devra s'effectuer sur un coup d'éclat. Je ne prendrai pas le risque de décevoir le lecteur.

Peut-on dresser un portrait-robot du lecteur de vos livres ?

Avec l'habitude de fréquenter les salons du livre, en France comme à l'étranger, de rencontrer mes fans, je me rends compte que, de plus en plus, je suis lu par toutes les générations. Les ados, les parents et les grands-parents. Des lecteurs friands de romans policiers ou d'angoisse. Il y a néanmoins une majorité de femmes. Tout simplement parce qu'elles lisent plus que les hommes (un avis qui appartient à l'auteur, ndla). Trois lecteurs sur quatre sont des lectrices.
Ce qui me fait plaisir, réellement, c'est que certains lecteurs, a priori pas intéressés par l'horreur, me suivent et apprécient mon travail. C'est très gratifiant de les voir me suivre de livre en livre, et les rencontrer lors de salons. Parfois en famille.

Le lecteur, je lui dois tout. Un auteur n'existe que grâce à lui. J'insiste sur ce point. Il n'y a pas de meilleure récompense que d'avoir un livre lu par un public. Une histoire, c'est une aventure commune, partagée entre le travail d'un auteur et la lecture. Je fais la moitié du chemin, avec mon livre, et le lecteur y met tout son imaginaire.

Et que lit un écrivain de thrillers pour se détendre ?

Adolescent, je lisais surtout de l'horreur et du fantastique. Surtout des auteurs anglo-saxons, ils étaient les meilleurs écrivains sur le marché. Je pense à Stephen King, à Dean Koontz. En France, je cite Serge Brussolo... Depuis quelques années, il y a une nouvelle génération d'auteurs français, comme Franck Thilliez, Jean-Christophe Grangé, Olivier Norek... Cette nouvelle vague a retrouvé une excellence littéraire qui a manqué pendant des décennies. J'ose le dire (sourire).
Aujourd'hui, je lis surtout des écrivains français, qui oeuvrent dans le mystère et le genre policier. Je suis heureux de pouvoir le refaire. On est désormais bien loin des polars de gare des années 80, qui étaient illisibles. Les auteurs ont enfin une profondeur et des fulgurances littéraires. Les personnages sont fouillés, les dialogues de qualité. C'est fin, en prise avec la société actuelle. Et cela nourrit mon imaginaire d'ultra-réalisme. Mais je lis aussi tout ce qui me tombe sous la main. Des biographies, des essais, des livres plus techniques. Tout ce qui peut alimenter mes romans.

Une dernière question, pour la route : que fait un écrivain de thrillers pour décompresser après la sortie de son livre ?

En ce qui me concerne, il n'y a pas de temps morts. J'écris tout le temps, et partout. Une idée exploitable peut jaillir d'une rencontre, d'une information lue ou entendue et donner lieu au départ d'un nouveau roman. En fait, j'écris en décompressant. (rires) Dans les chambres d'hôtels pendant la promotion de mes livres, en vacances. Mon inspiration se nourrit du quotidien. Je ne sais d'ailleurs jamais vers quoi je m'oriente.
J'espère qu'en me surprenant, je continuerai à surprendre mes lecteurs.
Merci pour cette rencontre, et à bientôt.

 

 

 

 

 

 

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