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Bruno Colmant est membre de l'Académie Royale de Belgique, Docteur en Economie Appliquée (ULB) et Master of Science de l'Université de Purdue (Etats-Unis). Il enseigne la finance appliquée et l'économie à la Solvay Business School (ULB), à la Louvain School of Management (UCL), à l'ICHEC, à la Vlerick Business School et à l'Université de Luxembourg. Sa carrière est à la croisée des secteurs privés, publics et académiques.

L'objectif de son blog est de clarifier certains débats économiques avec un angle d'approche différent. Les sujets traités relèvent essentiellement des problèmes de dettes et déficits publics, et de gestion des politiques monétaires.

Posté le 6 juin 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Croissance économique : l’éternité, c’est long. Surtout vers la fin.

Tumblr_m8wljbZ2Oy1rckc5ao1_500Il y a manifestement un grippage de l’économie.

Le taux de croissance anticipé pour les prochaines années apparaît faible ou plutôt trop faible pour assurer le maintien d’un certain Etat-providence et pour gommer les inégalités sociales.

Les économistes se perdent en conjectures pour tenter de circonscrire les causes de cette situation.

On peut en pressentir certaines : les retombées de la crise de 2008, une augmentation des inégalités (sachant que les personnes plus aisées développent une propension plus forte à épargner, et non à consommer), une peur de l’avenir des pensions et de l’endettement public gigantesque qui conduira probablement l’Etat à atténuer les transferts sociaux, une déflation « technologique » entraînée par la digitalisation qui contribue à un choc négatif d’emploi, une part décroissante du travail (et croissante du capital) dans la création de richesse, etc.

En tout état de cause, il y a une épargne croissante qui n’est pas aspirée par les investissements productifs et la consommation.

Mais il est possible que l’arrière-plan de cette situation réside dans un phénomène qui doive être subi, à savoir le vieillissement de la population.

On peut établir une corrélation crédible entre une population âgée et la propension épargner. Une population âgée ne peut pas non plus se permettre de placer son épargne trop à risque.

L’effervescence économique en est affectée. Cela a un impact sur la population jeune qui fait moins d’enfants.

C’est ainsi que les deux points extrêmes de la courbe démographique auto entretiennent une atténuation de la croissance économique.

Il faudra donc être….patient.

Posté le 5 juin 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Un parfum de nationalisation ?

012a94b4efb0ba1940d7ba48ded71d67_500x365x1Il se passe une chose étonnante dans l’économie. On le sait : les banques centrales font tourner la planche à billets. Ceci s’opère grâce à des achats d’actifs qui garantissent l’émission monétaire. Normalement – et selon la logique qui voudrait qu’un bien public garantisse un bien public -, ce sont des obligations d’Etat qui garantissent, au marc le franc, les billets imprimés.

Or des banques centrales, comme celles du Japon et de Suisse, acquièrent des actions de sociétés privées pour imprimer des billets. Et, qui sait, la Banque Centrale Européenne pourrait un jour faire de même. C’est étrange : si une banque commerciale acquiert des actions de sociétés privées, elle doit disposer de fonds propres en garantie afin de ne pas subir de pertes de crédit qui altéreraient la création monétaire. Or, si une banque centrale fait la même opération, cela favorise cette même création monétaire.

Mais comment appelle-t-on l’acquisition de titres de propriété privés par une banque centrale, qui représente l’essence de la formulation étatique ?

La nationalisation…

Posté le 3 juin 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Les fantasmes de l'hyper-inflation allemande

HitleranbrueningLes crises financières sont souvent utilisées pour alimenter des mythes et convoyer un message politique qui alimente sa propre dynamique. C’est ainsi que l’hyperinflation de 1923, conséquence tragique de la myopie du Traité de Versailles de 1919, continue à être instrumentalisée pour expliquer la peur de l’inflation allemande. Ce mythe est entretenu dans une logique protestante de l’ordolibéralisme allemand qui consiste à aligner l’économie sur une amélioration permanente des exigences de productivité malgré une devise qui se réévalue.

Et pourtant, le vrai drame allemand est le délire hitlérien. Et si celui-ci trouve peut-être quelques origines dans l’hyperinflation de Weimar (après tout, Mein Kampf a été écrit en 1924 et 1925), c’est l’hyper-déflation du chancelier Brüning qui a probablement déclenché l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

Le mythe de l’hyperinflation est donc utilisé pour agrémenter une logique politique plutôt que comme un risque politique contemporain.

Et d’ailleurs, c’est bien avec la déflation que la zone euro, sous contrôle politique allemand, flirte.

L’histoire se répète.

Et on retrouve l’opposition entre, d’une part, le pragmatisme anglo-saxon qui combat ses crises avec une monnaie faible et un déficit budgétaire et, d’autre part, le dogmatisme rhénan qui s’exerce à discipliner l’économie par une monnaie désinflatée et des surplus budgétaires.

Et on voit où cela nous a mené…

Posté le 27 mai 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'euro : un impérialisme monétaire allemand ?

B6447050-1c46-012e-3a25-0050569428b1Aucune géographie monétaire n’est parfaite et de nombreuses dissertations ont été consacrées aux faiblesses de la zone euro. On le sait : cette région ne constitue pas une zone monétaire optimale, c’est-à-dire une structure au sein de laquelle le travail, le capital et l’innovation circulent de manière suffisamment fluide. De surcroît, la zone euro ne dispose pas de gestion politique unifiée. C’est une monnaie fédérale, mais sans gouvernement central et aux politiques fiscales et sociales confédérales.

Mais il y a autre chose de beaucoup plus important. Il s’agit de l’impossibilité d’adapter les cours de change. En effet, le rôle d’un cours de change est d’équilibrer les balances des payements, c’est-à-dire la différence entre les importations et les exportations. Si un pays exporte plus qu’il n’importe, sa devise s’apprécie normalement, rendant ses exportations plus onéreuses et ses importations moins chères. La balance des payements se rétablit alors progressivement. Il en est de même pour un pays dont les importations excèdent les exportations : sa monnaie se déprécie jusqu’à poser d’éventuels problèmes de réserves de change. Bien évidemment, les choses sont plus nuancées : chaque pays dispose d’avantages compétitifs différenciés, certains biens et services ne sont pas substituables, des effets d’élasticité doivent être intégrés et d’autres facteurs, portant sur le mode d’organisation des pays, influencent ces phénomènes. C’est ainsi que l’Allemagne présente un surplus commercial qui est, pour une grande partie, fondé sur l’exportation de qualité selon la tradition bismarckienne. Les réévaluations du Deutsche Mark, préalables à l’introduction de l’euro, n’ont pas entamé cet avantage concurrentiel, d’autant qu’il était couplé à des gains de productivité non seulement supérieurs à ses partenaires commerciaux, mais aussi « conservés » au sein des entreprises plutôt que payés sous formes de salaires, au travers d’une vision collective et flexible des relations de travail.

Dans le cadre du Système Monétaire Européen, qui prévalu entre 1979 et 1999, les différentes devises européennes étaient liées par des cours-pivots autour desquels les parités fluctuaient dans des couloirs de variations. Des interventions des banques centrales étaient prévues pour assurer le maintien des marges de fluctuations jusqu’à ce que des dévaluations ou des réévaluations des couts-pivots soient envisagées.

Mais depuis l’entrée dans la zone euro, les marges de fluctuations ont disparu, n’autorisant pas des réévaluations ou des dévaluations, alors que ces dernières seraient évidemment nécessaires pour respecter les forces et faiblesses des Etats-membres. C’est ainsi que l’Allemagne est la gagnante de l’euro en imposant une désinflation compétitive qui conduit à une accumulation de surplus commerciaux au détriment d’autres pays, tels la France et l’Italie. Faute de pouvoir dévaluer une monnaie dans les pays plus faibles, on a alors inventé, dans la logique de l’ordolibéralisme protestant allemand, la notion de dévaluation interne. D’inspiration kantienne et protestante, l’ordolibéralisme est une doctrine née en Allemagne dans les années 30. Elle consiste à valoriser l’ordre socio-économique et la régulation par l’Etat dans une perspective de libéralisme social mais rigoureux, dirigiste et collectiviste. C’est cette morale économique allemande qui prône une monnaie forte et désinflatée. Peut-on le reprocher à l’Allemagne alors que l’hyperinflation de 1923 a conduit à la démence hitlérienne ? Il n’y a pas de réponse. Ce pays ne voulait pas de l’euro qui lui fut imposé, au titre de dernier dommage de guerre, lors de sa réunification.

Aujourd’hui, pour les pays faibles, il s’agit de transformer l’impossibilité d’une dévaluation monétaire en dévaluation budgétaire et salariale. Les coûts de production des biens et services doivent être diminués pour amplifier la compétitivité. Malheureusement, les rigidités du marché du travail rendent cette évolution très improbable, d’autant qu’elle se traduit par un chômage immédiat, ainsi que les pays du Sud européens le subissent depuis sept ans. Pour ces pays, un euro plus faible est certes utile mais peu décisif. La France, par exemple, réalise 45 % de ses échanges internationaux avec d’autres pays de la zone euro, au sein desquels la devise commune est…l’euro. Par contre, cet euro faible profite aux Pays-Bas et à l’Allemagne dont la compétitivité a été amplifiée par les réformes de Schröder au début du millénaire. C’est cette même logique allemande qui a empêché la BCE de procéder à temps à son assouplissement quantitatif. Il en est de même avec les Pactes de Stabilité et autres mécanismes de rigueur contraires à toute logique économique. Là aussi, on peut imposer l’idéologie rhénane au pragmatisme anglo-saxon. Lorsqu’on tire la synthèse de cette situation, il n’y a d’autre solution pour les pays faibles que de s’aligner sur les normes de compétitivité allemande et hollandaise.

L’erreur d’appréciation impardonnable des concepteurs de l'euro est d'avoir cru que les paramètres socio-politiques, découlant eux-mêmes d’expressions démocratiques diverses, s'ajusteraient à une monnaie qui serait elle-même la moyenne pondérée des forces relatives des économies des Etats-membres. Cela ne s'est évidemment pas passé, d'autant qu'une moyenne pondérée conduit, en termes monétaires, à favoriser les Etats-membre forts et à accabler les Etats-membre faibles. En outre, il y a un autre déficit d’anticipation, plus fondamental, qui a été commis : c'est celui de ne pas avoir fait converger les systèmes sociaux domestiques, dont les réalités sont les soubassements d'une monnaie.

En conclusion, l’euro propage une discipline économique qui reflète une idéologie allemande. Cette monnaie exige d’adopter des normes de productivité germanique alors même que, de manière incontestable, c’est l’Allemagne qui tire les plus grands bénéfices de la monnaie unique. C’est pourtant la même Allemagne qui exige désormais un allemand comme successeur de Mario Draghi, ce qui est l‘assurance d’une accentuation de l’exigence d’une monnaie désinflatée qui sera à l’origine de vagues de chômage et de troubles sociaux. Je suis convaincu que si la flexibilité du travail s’impose dans les pays du sud, c’est une souplesse idéologique allemande accrue qui sera aussi requise au profit d’un pragmatisme socio-économique afin d’assurer la pérennité de l’euro. Plus que jamais, la perpétuation de l'euro repose sur le fragile équilibre de l'axe franco-allemand. Sans sursaut moral et une action politique décisive, un fait politique pourrait conduire à une sécession monétaire ou, pire, déclarer un véritable schisme qui mettrait fin à une des plus singulières expériences de l’histoire des monnaies.

 

 

Posté le 26 mai 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

L'insoutenabilité des pensions.

82182029En complément du texte précédent, je reviens brièvement sur la problématique du financement des pensions qui, couplée au phénomène de vieillissement de la population, est un problème sans solution conventionnelle. En effet, la pyramide des âges devient progressivement un cylindre au sein duquel la proportion des inactifs augmente par rapport au nombre des cotisants actifs. Le financement des pensions repose donc sur un nombre d’actifs en décroissance relative par rapport aux pensionnés. Il est donc impossible – et je l’écris à nouveau lentement et paisiblement pour ceux qui n’en sont pas convaincus : im-po-ssi-ble) de perpétuer le système qui s’apparente à un schéma de Ponzi. C’est tellement vrai que le système des pensions s’oriente vers un mécanisme à points dont la valeur sera dépendante de la valeur ajourée belge au moment de ses payements. C’est tellement criant qu’un Président de parti francophone évoque désormais un impôt sur le capital pour financer les pensions…ce qui conduirait à ce que l’épargne accumulée pour financer sa propre retraite soit ponctionnée de manière aveugle et autoritaire pour financer les pensions dont l’Etat était censé assurer la pérennité. N’est-ce pas l’échec patent d’un système dont les responsables admettent aujourd’hui l’impitoyable échouement que de devoir ponctionner le capital pour financer ce que des cotisations sur le travail aurait dû fournir ? N’est-ce pas l’évidence de l’échec d’un système par répartition alors qu’une ponction sur le capital s’apparente à un prélèvement sur ceux qui ont, pour leur pension, capitalisé ? Car si, un jour, qui me parait proche, on décapitalise le capital pour financer la répartition, c’est que le système de répartition des pensions était une erreur par rapport à un système de capitalisation.

Posté le 25 mai 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Le choc titanesque des dettes publiques

UVqPtsDl30vCpDXVtClDoFZVPXADe retour d’un séminaire d’économistes aux Etats-Unis, je tire une impression très inquiétante (et qui malheureusement corrobore ce que j’écris depuis des années) du sujet qui est la trame de tous les scénarios économiques : la croissance inexorable des dettes publiques et, dans une moindre mesure, des dettes privées de pensions.

Le choc de 2008, combiné à un tassement de la croissance et à une désinflation généralisée, a conduit à une progression inimaginable des engagements publics dont seuls des taux d’intérêt faibles assurent la soutenabilité. Dans le domaine des pensions publiques, par exemple, l’augmentation de l’espérance de vie (estimée à deux mois par an) conjuguée à une diminution de l’âge effectif de départ à la pension (elle-même entraînée par le choc digital et a mutation de nos environnements économiques) est impossible à financer sauf à diluer drastiquement ces pensions ou à augmenter les cotisations imposées à un nombre réduit de travailleurs. Mais, de manière plus générale, les difficultés sociales et les inégalités s’amplifient, suscitant une demande croissante de biens publics à des États déjà exsangues.

L’intuition conduit à penser que ces dettes seront monétisées, c’est-à-dire financées par la planche à billets. Cette effraction monétaire ne suscite malheureusement pas l’inflation qui aurait pu être espérée car le vieillissement de la population est lui-même déflationniste. Le poids des dettes augmente donc.

Selon de nombreux économistes américains, il s’en suivra donc des mesures de répression financière qui prendront la forme d’une canalisation obligatoire de l’épargne privée vers ces dettes publiques. Mais d’autres solutions sont envisageables : des captures de dépôts comme à Chypre, des défauts étatiques comme en Grèce, des confiscations monétaires comme le remplacement récent de la masse monétaire par une démonétisation des billets en Inde, etc.

Ces dettes publiques vont mettre nos systèmes sociaux en joue. Les rapports de force entre les classes socio-économiques seront donc exacerbés. Finalement, il faudrait bien qu’un jour, on paie la myopie des Etats-providences et autres systèmes sociaux fondés sur l’hypothèque de la croissance et de la démographie futures. Le dialogue entre les Etats et le marché sera complexe. Et il est certain que les rentiers passifs, c’est-à-dire investis en dépôts bancaires et en assurances-vie, en seront les victimes. Ils le sont déjà au travers d’un taux d’inflation qui dépasse la rémunération de l’épargne. Bien sûr, on pourrait argumenter que ces rentiers doivent prendre plus de risques au travers d’investissements en actions. Mais tous ne peuvent pas se le permettre. L’épargne doit être stable pour les personnes âgées car leur horizon d’investissement est biologiquement réduit et leur capacité à subir des aléas boursiers très limitée.

Posté le 21 mai 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Dettes publiques et la fin de l'Etat-providence

Chaque élection importante le rappelle : la crise est loin d’être terminée. D’une ampleur exceptionnelle, elle devrait faire sentir l’amplitude de son cycle et la violence de ses effets sociaux endéans les prochaines années, au moment où le niveau du surendettement sera internalisé dans la perception du bien-être futur et que l’impossibilité, pour l’Etat, d’être à la hauteur de ses engagements sera révélée. Les modèles européens, fondés sur l’Etat nourricier et des tissus sociaux très denses, eux-mêmes héritiers de l’empreinte catholique, ont conduit à des États providentiels suffocant sous leur endettement, atteignant des étiages inconnus en temps de paix. Cet état d’anesthésie a été entretenu par une classe politique qui nous a menés au bout de nos propres faiblesses et abandons.

Lorsqu’on s’interroge sur les origines de cette dette, la première réponse qui fuse d’ordinaire est de l’attribuer à la crise financière. L’explication est politiquement commode, mais elle est totalement incorrecte. Elle relève même de l’imposture intellectuelle. Ce ne sont pas les sauvetages bancaires qui ont créé la dette publique. Ils l’ont réveillée et révélée. Les tendances profondes portent des risques lourds et la théorie de l’imprévisibilité de la dette publique ne peut pas être défendue.

L’endettement excessif ne permet pas un développement durable. Il est né dans les années septante, une bonne trentaine d’années avant l’épisode des subprimes. Libérés du carcan monétaire des accords d’après-guerre au moment des premiers chocs pétroliers, les gouvernements européens ont tenté de camoufler la mutation de leurs économies à coups de transferts sociaux, aides publiques et autres soutiens à l’économie sans se réserver de gisements fiscaux suffisants. A l’époque, l’Europe sortait de trente ans de croissance, fertilisée par la reconstruction industrielle et le plan Marshall.

Tant l’Europe que les États-Unis ont connu une période de croissance dont l’analyse rétrospective fait ressortir une combinaison de trois facteurs : une abondance de crédits à faible taux d’intérêt, une épargne individuelle déclinante et un afflux de biens étrangers à bas prix entrainé par un phénomène de délocalisation industrielle majeure, auto-entretenu par une concurrence débridée. Mais l’Europe, moins résiliente que les États-Unis et adossée à des systèmes sociaux plus généreux mais aussi plus rigides, est en plus grande difficulté. Elle risque un tragique manque de croissance.

Ceci ne veut pas dire que notre modèle social, conçu pour aider les plus démunis, est mauvais. Au contraire : il véhicule l’humanisme européen. Mais les stabilisateurs économiques, destinés à atténuer les chocs conjoncturels, donnent désormais le gîte à toute l’économie.

Les pays européens, happés par la logique des marchés qui les financent, seront obligés de s’immerger dans une économie nettement plus exigeante, au sein de laquelle l’Etat, intoxiqué par quatre décennies d’endettement croissant et de manque de vision et d’ambition, sera contraint d'exercer un rôle répressif. La monétisation de la crise suscitera de probables poussées d’inflation modeste. Cette inflation résignée sera, avec le vieillissement de la population, la trame commune de tous les scénarios économiques des prochaines années.

La crise révèle aussi une contradiction sociétale : avec la monnaie unique, nos communautés ont exprimé un choix d'économie de marché et de libre-échange qui aurait théoriquement dû conduire à une diminution relative du rôle de l'Etat. Pourtant, le poids et la dette de ce dernier ont augmenté, reflétant sa fonction légitime de stabilisation économique pour traverser la crise.

Cette contradiction explique les indécisions politiques : l'excès d'endettement public exige de diminuer ce dernier alors que c'est justement en période de récession qu'il faut l'augmenter. Sous un même angle, l'économie de marché prescrit un désengagement de l'Etat mais ce dernier est invoqué pour assurer la stabilité sociale et la protection collective.

Quand on poursuit cette contradiction, on constate qu'au travers de son endettement public, l'Etat est devenu un acteur du marché qu'il réfute lui-même. Il est donc placé dans une position inconfortable : pour protéger son crédit, il lui faut honorer ses dettes tout en devant stimuler sa propre prospérité. Et c'est ainsi que les Etats sont à la fois ébranlés tant par leur fragilité financière (c'est-à-dire la crise des dettes publiques) que par leur difficulté à susciter la croissance économique.

Les Etats sont désormais écartelés entre le maintien légitime d'un système de protection sociale et un face-à-face avec l'économie de marché. La protection sociale est indispensable, mais son financement devient insoutenable et conduit à une étatisation croissante des flux de l'économie. La confrontation avec l'économie de marché est, quant à elle, brutale mais nécessaire pour épouser les immenses basculements économiques, géographiques et technologiques qui traversent la planète.

A travers le prisme des autorités européennes, cette contradiction fissure les fondements d’un projet de prospérité puisqu'elle contribue à tolérer des taux de chômage épouvantables tout en s'obstinant à maintenir une monnaie forte. A cause de son endettement public excessif, l'Europe doit se plier aux exigences monétaires des marchés en réduisant ses déficits alors qu'il faudrait, au contraire, profiter des taux d'intérêt bas pour stimuler les dépenses d'investissements collectifs.

Comment, dès lors, intégrer, dans un projet positif, des taux de chômage qui excèdent 20 % (et plus de 50 % pour les jeunes), dans certains pays du Sud ? Comment imaginer que cette crise ne va pas nourrir le ferment de la rancœur d’une jeunesse confrontée au remboursement de la dette des aînés tout en voyant ses possibilités de création de valeur s’étioler ? Quelle fiction nous conduit-elle à tolérer l’abyssal chômage des jeunes que nous avons délaissé au profit d’une monnaie désinflatée ? La désespérance économique de la jeunesse ne peut pas être un projet de société.

L’avenir ne sera plus ce qu’il était. Et où seront les sentinelles de l’Histoire ? Il ne faut pas que ce monde de demain soit inconsolable. Depuis l’année 2008 et la crise financière mondiale, nous avons réalisé que nous vivons une période charnière qui se situe entre le modèle de l’Etat-providence industriel et la mondialisation. Depuis le début de cette crise, j’ai l’intuition d’un ample choc sociétal qui demandera de s’extraire de la décision par abstention. Nos circuits de pensée sont probablement confinés aux réflexes d’une inflexion conjoncturelle. Pourtant, la rupture économique relève d’un point de discontinuité majeur. Nos communautés vont immanquablement être traversées par des chocs sociologiques inattendus qui forceront à repenser l’équation de la justice sociale. Sous toutes les hypothèses, l’Histoire s’est accélérée et les crises sont probablement des défaites de le pensée stratégique. Pasteur l’avait écrit : L’avenir n’appartient qu’aux esprits préparés.

 

Article publié dans La Libre du 20 mai 2017

Posté le 16 mai 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Est-ce que quelqu'un comprend encore la fiscalité mobilière belge ?

Depuis plus de 25 ans, j’enseigne la fiscalité des produits financiers. Et je ne peux plus cacher à mes étudiants l’abîme de perplexité et d’incompréhension dans lequel cet enseignement me plonge. Deux éléments sont, à proprement parler, inquiétants : la fiscalité pénalise le risque d’entrepreneur. Mais, de surcroît, elle pénalise l’investisseur à long terme. En d’autres termes, le particulier belge qui ne souhaite prendre aucun risque pour la gestion de son épargne en la plaçant sur un compte d’épargne bénéficiera d’une exonération fiscale sur les revenus de ses placements (certes contrariée et rendue caduque par le niveau actuel des taux d’intérêt), tandis qu’un autre contribuable qui investit à long terme, et à risque, sera ponctionné sur son capital, parfois dès l’engagement de sa mise de fonds. Cela conduit à promouvoir un modèle sociétal de rentier passif alors que nous disposons d’un stock d’épargne gigantesque découlant d’un des plus hauts taux d’épargne du monde. En d’autres termes, notre pays épargne, mais seuls les placements sans risques sont fiscalement favorisés. Pour illustrer les singularités fiscales affectant les produits financiers traditionnels, il convient de se pencher sur les étrangetés suivantes. Elles sont loin d’être exhaustives.

Un dépôt d’épargne réglementé voit ses intérêts exonérés d’un précompte mobilier de 15 % jusqu’à un montant annuel de 1.880 euros. Une même somme, placée sur un compte à terme, subira un précompte mobilier de 30 % sans aucune exonération. Alors que les taux d’intérêt sont quasiment nuls pour de lointaines échéances, un même investissement est soumis à des fiscalités différentes. Cela pousse évidemment les particuliers à déposer leurs économies sur des comptes d’épargne réglementés, qui sont érodés par une inflation supérieure au taux d’intérêt…alors que les autorités politiques s’émeuvent du fait que cette épargne n’est pas suffisamment déployée vers des investissements productifs.

De nombreux particuliers investissent en Sicav. Là aussi, la taxation est lourde, au travers de la taxe sur les opérations de bourse (TOB), dont le plafond a été doublé, pénalisant ainsi les particuliers qui souhaitent investir des montants conséquents dans des véhicules de capital à risque. Selon que ces Sicav soient de capitalisation ou de distribution, cette taxe s’élève à 1,32 % ou 0,27 %. On argumentera, à juste titre, que la plus-value est exonérée sur la plupart des Sicav de capitalisation et que cela justifie une TOB plus élevée. Mais on ne peut manquer de s’interroger sur cette taxe qui s’ajoute, pour les Sicav de distribution, au précompte de 30 % (pourcentage lui-même aussi doublé en près de cinq ans !) appliqués aux revenus qui en sont tirés. Et que penser des investissements directs en actions dont les revenus, s’ils sont d’origine belge, sont taxés à un taux global de plus de 50 % si on intègre correctement l’impôt des sociétés ?

Mais le plus singulier concerne les produit d’assurances d’investissement (ou de placement) que constituent les branches 21 (assurances à capital garanti) et branches 23 (assurances à capital non garanti) dont l’encaissement s’est littéralement effondré à cause d’une taxation précipitamment rehaussée sans que le gouvernement n’ait envisagé une minute les effets d’élasticité que cela pourrait entraîner.

Ces produits d’assurances sont soumis à une fiscalité délirante. Dans le cas d’une assurance-vie de la branche 21, un particulier bénéficie certes d’un avantage fiscal portant sur le montant investi dans le système de l’épargne-pension (déduction maximale de 940 € de prime maximale en 2017) ou de l’épargne à long terme (2.260 € de prime maximale en 2017). Par contre, la déduction du capital d’une branche 23 n’est envisageable que dans le cas de l’épargne-pension. Mais il y a une contrepartie : une souscription de police d‘assurance branche 21 déduite dans le cadre de l’épargne à long terme sera soumise à une taxation, selon des modalités complexes car changeantes, de l’ordre de 10 %. Il y a aussi une taxation sur les primes qui s’établit à 2 % tant sur les souscriptions d’assurances branche 21 (sauf pour l’épargne pension) ou 23. Ce prélèvement de 2 % correspond à vingt années de rendement d’un compte d’épargne. Pourquoi prélever 2 % sur un capital investi à long terme alors que le taux d’intérêt à dix ans sur les obligations d’Etat belge est inférieur à 1 % ? Mystère et boule de gomme.

Un précompte mobilier s’applique aussi sur les assurances de la branche 21 si le contrat a une durée de vie inférieure à huit ans ou que le particulier souhaite récupérer son capital avant ce terme. Ce précompte est calculé sur un rendement fictif de 4,75 % alors que le taux d’intérêt à un siècle est inférieur à ce seuil. Bien sûr, ce pourcentage est un héritage du passé. Mais pourquoi l’avoir conservé ? Le mystère reste entier.

Ces particularités fiscales ont conduit à une situation que de nombreux économistes ont déjà dénoncée, à savoir que c’est la fiscalité qui oriente les investissements des particuliers. A titre d’exemple, que deviendrait l’assurance branche 21 sans les possibilités de déductions dans le cadre de l’épargne pension ou à long terme ? Sans doute pas grand-chose.

Il ne faut pas chercher plus loin la désaffection de nos concitoyens pour le redéploiement du capital à risque ni le manque d’innovations financières que d’autres pays, tel que le Grand-Duché de Luxembourg, ont réussi à amplifier. Je pense qu’il est grand temps que notre pays procède à une profonde réflexion sur l’avenir de son secteur financier et à un aggiornamento de sa fiscalité mobilière. Cette dernière reflète désormais des mauvais consensus entre des secteurs bancaires et d’assurances concurrents et des décisions budgétaires prises à l’emporte-pièce, sans aucune hauteur prospective. A moins, bien sûr, qu’il faille trouver à la typologie de la fiscalité de l’épargne belge une autre explication, à savoir que l’Etat, excessivement endetté, souhaite canaliser l’épargne populaire, au travers des bilans bancaires et d’entreprises d’assurances, vers son propre financement en octroyant à cette fin, des avantages fiscaux aux placements sans risque… ce qui arrange les institutions financières qui bénéficient dès lors d’un financement défiscalisé à coût réduit. Mais ceci est une autre histoire.

 

Posté le 15 mai 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

La crise : 9 ans.

Quel sera l’aboutissement de la crise de l’euro ? Et surtout, qui en sera l’acteur décisif ? Est-ce l’Allemagne qui entretient une vision luthérienne et ascétique de l’endettement public et de son financement par l’épargne privée ? Sera-ce la France qui est inéluctablement happée par les pays du Sud de la zone euro et confrontée à son manque de compétitivité? La solution sera peut-être dans un rapprochement des modèles économiques français et allemand puisque l’euro est désormais consubstantiel à l’architecture de ces deux pays. Macron et Merkel, même combat obligé ?

Il y aura un autre équilibre à trouver au sujet du remboursement des dettes publiques qui finiront inéluctablement (et injustement) par appauvrir les créanciers, puisque l’imposture de la rigueur expansionniste est éventée.

Ce gigantesque ajustement sera-t-il opéré avec l’apparence du respect de la propriété privée, c’est-à-dire une inflation modérée ? Ou bien assisterons-nous à des ajustements plus expéditifs, tels des rééchelonnements et consolidations de dettes, des confiscations de dépôts bancaires (Chypre) ou de réserves d’assurances (Hongrie), des défauts (Grèce), etc. ?

Dans l’angle mort de ces questions se pose la question du modèle politique. Quel sera le rôle de l’Etat dans ces exigences contradictoires de la défense du pouvoir d’achat des rentiers et des revendications de confiscation du capital. Entre Marx et Smith, le combat des classes est toujours vivace. Il s’exprimera très durement.

J’entretiens depuis 9 ans la même intuition, familière aux lecteurs de ce blog : cette crise consomme l’aboutissement des égarements de l’Etat-providence. Comme ces icebergs qui s’écroulent, c’est une génération de décideurs et d’économistes qui s’effondre.

Posté le 11 mai 2017 par Bcolmant Réactions | Réagir

Chocs idéologiques

Plusieurs questions vont animer les débats politiques des prochaines années : l’équilibre entre le capital et le travail, les tensions générationnelles, la contribution des patrimoines et revenus privés aux endettements collectifs, etc.

Nos économies sont devenues des cénacles de rentiers, tant en termes d’idées que de capitalisme, cherchant collectivement la sécurité au détriment de l’entreprenariat individuel. Cette posture, qui constitue l’héritière lointaine des tutelles ecclésiastiques, a été confortée par l’Etat-providence. Or l’Etat providence est un fatras idéologique confus, reflétant plutôt les circonstances de la reconstruction industrielle d’après-guerre qu’un état normal de l’économie.

C’est cette fiction de la providence économique qui nous conduit à tolérer l’abyssal chômage des jeunes que nous avons délaissé au profit d’une monnaie stable et désinflatée.

Ce déséquilibre n’a plus de sens.

Il est même mortifère et c’est ce que les mouvements qualifiés de populistes expriment.

Je crois de plus en plus que nos communautés vont être traversées par des chocs sociologiques inattendus qui forceront à repenser l’équation sociale dans le sens d’une plus grande justice.

Ce choc sociologique ne peut pas être la recherche d’une étatisation accrue, dont l’échec économique est patent. Il faudrait oxygéner nos économies dans le sens d’une libération de l’entreprenariat et d’un poids réduit de l’Etat, mais ce sera extrêmement compliqué, voire impossible à cause du vieillissement de la population.

Quoiqu’il en soit, la désespérance et l’inquiétude ne peuvent pas être un projet de société.

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